La Suède fait marche arrière : le pays le plus avancé vers la société sans cash légifère pour sauver l'argent liquide


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Depuis le 1er juillet 2026, la loi suédoise 2026:769 oblige les magasins d'alimentation et les pharmacies à accepter les paiements en espèces. Le pays cité pendant quinze ans comme le modèle de la société sans numéraire vient d'adopter sa première législation sur le cash. Il faut comprendre pourquoi, parce que c'est la seule expérience grandeur nature dont nous disposons.

Une précision indispensable avant tout le reste
Il faut évacuer d'emblée une affirmation fausse qui circule beaucoup et qui décrédibilise ceux qui la reprennent : la Suède n'a jamais voté ni même proposé l'interdiction de l'argent liquide.
Aucun gouvernement suédois n'a déposé de projet de loi en ce sens. Aucune loi n'a interdit les billets et pièces. Ce qui s'est produit est différent, et beaucoup plus instructif : la disparition du cash s'est faite sans décision politique, par accumulation de choix privés, chacun rationnel pris isolément.
Les
banques ont cessé de traiter les dépôts et retraits d'espèces en agence, orientant les clients vers les services en ligne. Les commerces ont progressivement arrêté d'accepter le liquide, invoquant d'abord le risque de braquage, puis le temps de manipulation, puis la difficulté à déposer la recette du jour. Les consommateurs ont adopté la carte et l'application Swish. Aucun de ces acteurs n'a décidé de supprimer le cash. Ensemble, ils l'ont fait disparaître.
C'est précisément ce qui rend le cas suédois pertinent pour l'Europe : le scénario redouté n'est pas l'interdiction, c'est l'assèchement. Une interdiction se combat politiquement. Un assèchement ne se voit qu'une fois consommé.

Jusqu'où c'est allé, en chiffres
Les données proviennent du rapport annuel sur les paiements publié par la Riksbank, la banque centrale suédoise.
  • 5 % des Suédois ont payé en espèces lors de leur dernier achat en magasin, selon le rapport 2026. Ils étaient environ 10 % dans le rapport 2025, et 40 % il y a quinze ans.
  • 92 % des achats en magasin se font aujourd'hui par carte.
  • 91 % de la population utilise régulièrement Swish, l'application de paiement instantané entre particuliers.
  • La Suède affiche l'un des ratios de monnaie fiduciaire en circulation rapportée au PIB les plus bas au monde.
  • Une personne sur trois ayant voulu payer en espèces s'est vu refuser le paiement par le commerçant.
  • Parmi les entreprises n'acceptant pas le liquide, environ 40 % avaient cessé de le faire au cours des cinq années précédentes, et environ 40 % ne l'avaient jamais accepté. Le motif principal invoqué est le risque pour la sécurité, suivi du temps de manipulation, puis de la difficulté à déposer la recette.
Un autre chiffre mérite d'être signalé, parce qu'il contredit l'idée d'une adhésion enthousiaste : près de la moitié des Suédois interrogés jugent négative la diminution de l'usage des espèces. Cette proportion est nettement supérieure à celle mesurée en 2022, où elle était de 36 %. Les plus critiques sont les personnes de plus de 65 ans et les habitants hors des grandes villes.
Autrement dit, une population qui n'utilise presque plus le liquide continue de vouloir qu'il existe. Ce n'est pas une contradiction. C'est la définition d'une assurance.


Pourquoi le pays a fait volte-face
Trois raisons convergentes, toutes assumées publiquement par les autorités suédoises.
L'exclusion numérique
Le ministre chargé de l'administration publique, Erik Slottner, a reconnu publiquement que la numérisation de la société s'était faite très vite, qu'elle avait créé des opportunités mais aussi des risques, et que l'un des principaux était la généralisation de l'exclusion numérique, notamment chez les personnes âgées.
L'aveu est important à retenir : ce n'est pas un opposant au numérique qui parle, c'est le ministre en charge de la numérisation de l'État. La question n'est pas idéologique. Elle est comptable : une fraction de la population, mesurable, se retrouve dans l'incapacité pratique d'acheter de la nourriture et des médicaments.
La résilience et la défense
C'est le facteur qui a débloqué le dossier. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a modifié la perception du risque en Suède, pays entré dans l'OTAN et frontalier de la Baltique. Un système de paiement entièrement numérique dépend d'une chaîne technique fragile : électricité, réseau, serveurs, terminaux, opérateurs. Une cyberattaque, une panne, un conflit, et la population ne peut plus acheter à manger.
La
Riksbank a donc formulé une recommandation officielle qui, formulée à Paris ou à Berlin, passerait pour du survivalisme : conserver chez soi environ 1 000 couronnes en espèces par adulte, soit de l'ordre de 90 euros, en plusieurs coupures, de quoi couvrir une semaine d'achats de première nécessité. Elle recommande également de disposer de plusieurs moyens de paiement, en prévision de perturbations temporaires, d'une crise ou, dans le pire des cas, d'une guerre.
Cette recommandation n'est pas restée théorique. En
avril 2026, une panne technique chez un prestataire externe de la banque Swedbank a bloqué des versements pendant plusieurs jours. Des clients se sont retrouvés dans l'incapacité d'acheter de la nourriture ou des médicaments, faute de liquide à domicile et de moyen de paiement alternatif. Il ne s'agissait ni d'une cyberattaque ni d'un acte hostile. Un simple incident d'exploitation a suffi.
La dépendance à des acteurs privés
Une société sans cash est une société où toute transaction requiert l'autorisation d'un intermédiaire privé. Cette dépendance est structurelle, et elle a un corollaire rarement dit : la fraude aux paiements numériques a fortement progressé, en Suède comme ailleurs, et pèse sur des publics qui, précisément, n'ont plus d'alternative.

La chaîne juridique, étape par étape
Le revirement suédois n'est pas un coup de menton. C'est un processus législatif long, documenté, et qui a mis plus d'une décennie à aboutir.
Janvier 2023. Entrée en vigueur d'une nouvelle loi sur la Riksbank, qui confie explicitement à la banque centrale une responsabilité étendue sur l'infrastructure de l'argent liquide, incluant l'exploitation d'un réseau minimal de dépôts de billets à travers le pays.
2024. Le gouvernement met en place la Kontantutredningen, la commission d'enquête sur les espèces. En septembre 2024, la Riksbank lui adresse un mémoire proposant plusieurs mesures pour réduire la vulnérabilité de la chaîne du cash.
Décembre 2025. Le gouvernement soumet au Conseil législatif un avant-projet, Åtgärder för att stärka kontanternas funktionssätt, mesures visant à renforcer le fonctionnement des espèces.
Mars 2026. Dépôt du projet de loi au Parlement, proposition 2025/26:199.
21 mai 2026. La commission des finances du Riksdag rend son rapport, FiU39, favorable.
27 mai 2026. Le Riksdag adopte le texte.
28 mai 2026. Promulgation de la loi 2026:769.
1er juillet 2026. Entrée en vigueur.

Ce que la loi prévoit exactement
Il faut lire le dispositif dans le détail, parce qu'il est plus modeste que ce que les titres de presse laissent entendre.
L'obligation d'accepter. Les magasins d'alimentation de détail et les pharmacies sont tenus d'accepter le paiement en espèces sur leurs points de vente physiques disposant d'une caisse tenue par du personnel. Les espèces s'entendent des billets et des pièces.
Les limites. L'obligation ne vaut que pour les paiements n'excédant pas 0,1 fois le prisbasbelopp, le montant de base des prix révisé annuellement, soit de l'ordre de 5 900 couronnes en 2026, environ 530 euros. Elle est également limitée à 25 pièces par transaction.
Les exemptions. L'obligation ne s'applique pas si elle empêche de maintenir la sécurité du personnel sur le point de vente, s'il existe un risque de fermeture du point de vente en raison du coût de traitement des espèces, ou s'il existe un motif légitime de refuser un paiement en liquide lors d'une vente déterminée.
Le volet bancaire. Le texte modifie également la loi sur les services de paiement de 2010. Les établissements de crédit doivent assurer, dans une mesure suffisante et sur l'ensemble du territoire, des points de dépôt d'espèces pour les consommateurs, ainsi que des services adaptés de gestion de la monnaie et de dépôt de recettes pour les entreprises. L'Association bancaire suédoise a indiqué que ses membres ne seraient en mesure de satisfaire pleinement cette obligation qu'au cours de 2027.
L'ouverture d'un second acte. Le Riksdag a adressé au gouvernement une demande formelle d'étudier l'extension de cette obligation à certains services publics.

Ce qu'il ne faut pas surinterpréter
L'honnêteté impose de dire ce que la Suède n'a pas fait, faute de quoi l'argument se retourne.
  • Le champ est étroit. Alimentation et pharmacies seulement. Ni carburant, ni transports, ni restauration, ni services publics à ce stade.
  • Le plafond est bas et les exemptions sont larges, notamment celle fondée sur le coût de traitement, qui laisse une marge d'appréciation considérable.
  • La supervision et les sanctions sont critiquées comme insuffisamment définies. Plusieurs observateurs estiment que la loi pourrait rester largement symbolique.
  • L'usage du cash continue de baisser. La loi ne le fait pas remonter. Elle garantit un droit résiduel, elle ne restaure pas une pratique.
  • La Suède n'a pas renoncé au numérique. La Riksbank conserve la possibilité, avec l'accord du Riksdag, d'émettre des moyens de paiement numériques, et travaille sur une couronne numérique.
Le paradoxe est réel et il faut l'assumer : la Suède instaure une obligation d'acceptation du liquide au moment précis où ce liquide n'est presque plus utilisé.
Mais ce paradoxe est justement la leçon. Un pays n'adopte pas une loi pour protéger un usage résiduel s'il ne considère pas que cet usage remplit une fonction que rien d'autre ne remplit.

La Suède n'est pas seule
Norvège. Une loi entrée en vigueur en octobre 2024 sanctionne d'amendes les commerces physiques refusant les espèces. Le dispositif norvégien est plus contraignant que le dispositif suédois.
France. L'article R. 642-3 du code pénal punit déjà d'une amende le fait, pour un professionnel, de refuser sans motif légitime un paiement en espèces libellé en euros. La protection existe donc en droit français. Sa faiblesse tient à son application, rarement poursuivie, et au fait que rien n'oblige un établissement bancaire à maintenir un guichet ou un distributeur.
Le débat européen. Le paquet législatif accompagnant l'euro numérique comporte un volet sur le cours légal des billets et pièces. C'est ce volet, et non l'euro numérique lui-même, qui déterminera si l'engagement de complémentarité entre cash et monnaie numérique a une portée juridique ou reste une déclaration d'intention.

Ce qu'il faut retenir
  1. La Suède n'a jamais voulu interdire le cash. Elle l'a laissé disparaître par le jeu des décisions privées, ce qui est un scénario plus probable et plus difficile à combattre.
  2. Elle est descendue à 5 % de paiements en espèces au dernier achat en magasin, contre 40 % il y a quinze ans.
  3. Elle a fait machine arrière pour trois raisons assumées : l'exclusion des personnes âgées et vulnérables, la vulnérabilité en cas de panne ou de conflit, et la dépendance à des opérateurs privés.
  4. Le revirement a pris la forme d'une loi, la 2026:769, adoptée le 27 mai 2026 et applicable depuis le 1er juillet 2026.
  5. La loi est modeste, ciblée, assortie de larges exemptions, et son efficacité pratique reste discutée.
  6. Le laboratoire a rendu son verdict : une société entièrement numérique n'est pas plus moderne, elle est plus fragile. Et la restauration coûte infiniment plus cher que la préservation.
Le pays qui est allé le plus loin est celui qui revient. Ce n'est pas de la nostalgie, c'est un retour d'expérience.
Sources