2027 : le discours d'un(e) candidat(e) imaginaire


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Un exercice de fiction, et un exercice difficile. Il faut rassurer sans mentir, alors qu'on ne peut pas promettre d'abolir un règlement européen. Il faut prévoir sans savoir, alors que personne ne connaît l'état du monde en 2035. Et il faut malgré tout dire à quoi ressemblera notre vie. Voici ce que cela pourrait donner.

Note de la rédaction. Ce texte est une fiction intégrale. Aucune candidate, aucun candidat n'a prononcé ces mots. Nous ne soutenons aucune formation politique et nous n'en soutiendrons aucune. Nous publions cet exercice parce qu'il révèle une contrainte que le débat public escamote : sur ce dossier, il est impossible de tenir un discours à la fois honnête et rassurant sans renoncer à promettre des résultats. On ne peut promettre que des méthodes. C'est moins spectaculaire. C'est aussi la seule chose qui puisse être tenue.

Le discours
Mes chères compatriotes, Mes chers compatriotes,
Je vais vous parler d'argent. Pas de pouvoir d'achat, pas d'impôts, pas de retraites. De l'argent lui-même. De ce qu'il est, et de ce qu'il sera quand nous ne le regarderons plus.
Je commence par ce que je ne peux pas vous promettre.
Je ne peux pas vous promettre de supprimer
l'euro numérique. Ce serait vous mentir. La Présidence française ne défait pas seul un règlement européen adopté par le Parlement et le Conseil. Ceux qui vous disent le contraire savent qu'ils ne le feront pas, ou ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les deux cas, ils vous prennent pour des enfants.
Je ne peux pas non plus vous promettre que l'argent liquide retrouvera sa place d'autrefois. Il représentait 68 % des paiements des Français en 2016. Il en représente 43 % aujourd'hui. Aucune loi ne fera revenir des habitudes que personne n'a décidé d'abandonner et que tout le monde a abandonnées. On ne légifère pas sur les gestes du quotidien.
Et je ne peux pas vous promettre de savoir de quoi 2035 sera fait. Personne ne le sait. Celui qui prétend décrire la monnaie dans dix ans décrit ses propres préférences, pas l'avenir.
Voilà pour ce que je ne peux pas. Maintenant, écoutez ce que je peux.
Je peux garantir un droit.
Pas un usage, pas une habitude, pas une préférence. Un droit. Celui de pouvoir payer en espèces le pain, les médicaments, le carburant, le ticket de transport et le service public, et de le pouvoir partout, y compris là où ce n'est plus rentable.
La Suède l'a fait. Elle est allée plus loin que nous dans la disparition du liquide, jusqu'à 5 % de paiements en espèces, et elle a fait demi-tour. Depuis le 1er juillet 2026, ses magasins d'alimentation et ses pharmacies sont tenus d'accepter les billets. Ce n'est pas de la nostalgie suédoise. C'est un retour d'expérience.
La France peut le faire seule, sans attendre personne. Nous avons déjà un article du code pénal qui punit le refus d'espèces. Il n'est presque jamais appliqué et il ne protège rien. Une loi claire, avec un champ défini et des sanctions réelles, relève de notre seule décision.
Je peux garantir un accès.
Un droit sans distributeur est une plaisanterie. Nous avons perdu 22,5 % de nos distributeurs automatiques depuis 2018. Nous en avons perdu 1 769 sur la seule année 2025. On nous répond que 98,6 % des Français vivent à moins de quinze minutes en voiture d'un automate.
Quinze minutes en voiture. Il faut donc une voiture. Il faut savoir la conduire. Il faut pouvoir la conduire. Cet indicateur mesure la commodité des gens qui vont bien. Il ne mesure rien pour ceux qui ne vont pas bien, et ce sont précisément eux qui utilisent le plus le liquide.
Nous confierons donc une mission de service universel de la monnaie fiduciaire, avec un maillage minimal opposable. Aucune banque ne fermera un automate sans en avoir informé le maire six mois plus tôt. Et la carte des points d'accès sera publique, à jour, et vérifiable par n'importe quel citoyen.
Je peux garantir une méthode.
C'est le cœur de ce que je viens vous dire, et c'est la partie la moins brillante de ce discours.
Sur l'euro numérique, ce qui compte n'est pas ce que le texte prévoit aujourd'hui. Le texte d'aujourd'hui est plutôt rassurant : ni monnaie programmable, ni rémunération, ni exploitation commerciale des données. Ce qui compte, c'est ce qui pourra être modifié demain, par qui, et selon quelle procédure.
Le plafond de détention est fixé à 3 000 euros pour la phase pilote. Il n'est pas gravé dans le règlement. Il est explicitement conçu pour être ajusté. Je ne dis pas que c'est un piège. Je dis que c'est un paramètre, et qu'un paramètre se déplace.
La France défendra donc cinq exigences, et elle les défendra jusqu'au bout :
Que l'exclusion de la monnaie programmable soit un principe de rang supérieur, et non une disposition modifiable par acte technique.
Que le mode hors ligne soit réellement non traçant, ou qu'il ne soit pas présenté comme l'équivalent du billet.
Que toute révision du plafond de détention repasse devant les parlements, y compris le nôtre.
Que le règlement sur le cours légal des espèces soit adopté en même temps, avec des sanctions effectives, et pas six ans plus tard.
Et qu'aucun paramètre cardinal ne puisse être modifié par une autorité qui ne rend de comptes à personne.
Voilà. Ce ne sont pas des promesses de résultat. Ce sont des conditions de procédure. Je sais que cela ne fait pas un slogan. Je sais aussi que c'est la seule chose qu'un chef d'État puisse honnêtement s'engager à tenir sur un dossier dont il ne maîtrise ni le calendrier ni le vote final.
Et maintenant, l'avenir.
Vous m'avez demandé d'imaginer. Je vais le faire, à la condition que vous acceptiez que je décrive deux chemins, et non un seul, parce que je ne sais pas lequel nous prendrons.
Le premier chemin. En 2035, vous payez presque tout d'un geste. C'est rapide, c'est gratuit, cela fonctionne. Vous n'avez pas vu de billet depuis des mois et vous ne vous en plaignez pas. Puis un jour, quelque chose s'arrête. Un câble, un serveur, une mise à jour de sécurité mal testée, un conflit lointain. Vous descendez acheter du pain et vous ne pouvez pas. Ni vous, ni votre voisin, ni la boulangère qui ne peut pas ouvrir sa caisse. Vous cherchez un distributeur, mais il n'y en a plus dans votre commune, parce que plus personne ne s'en servait, et parce que personne n'avait de raison de le maintenir. Cette journée-là, ce n'est pas la technologie qui aura échoué. C'est nous qui aurons oublié de garder une porte de sortie.
Le second chemin. En 2035, vous payez aussi presque tout d'un geste. La différence tient en trois choses que vous ne remarquerez jamais, parce qu'elles ne servent que les jours où tout va mal. Il y a un billet dans un tiroir chez vous, comme il y a une lampe de poche et des piles. Il y a un commerce à moins d'un kilomètre qui est tenu de l'accepter et qui sait le faire. Et il y a, dans la loi, une phrase qui dit qu'on ne peut pas vous refuser ce paiement. Le jour de la panne, vous achetez votre pain. Le lendemain, vous avez oublié l'incident.
Entre ces deux chemins, il n'y a aucune différence de modernité. Il n'y a pas d'un côté le progrès et de l'autre le passé. Il y a, d'un côté, un système qui suppose que rien ne tombera jamais, et de l'autre un système qui prévoit que tout tombe un jour.
Un dernier mot, et je m'arrête.
On me demandera si je suis contre l'euro numérique. Ma réponse est non. Je suis contre l'idée qu'on puisse construire une monnaie dont les conditions de détention se règlent par paramétrage, sans que personne n'ait jamais à en répondre devant vous.
On me demandera si je crois qu'on veut nous surveiller. Ma réponse est que la question est mal posée. Je ne me demande pas ce que ceux qui gouvernent aujourd'hui feraient d'un tel outil. Je me demande ce que ceux qui gouverneront dans vingt ans, et que je ne connais pas, pourraient en faire. C'est la seule manière sérieuse de raisonner sur les institutions. On ne les conçoit pas pour ses amis.
Et si l'on me demande ce que je veux vraiment, je répondrai ceci.
Je veux qu'il reste, dans ce pays, une manière de payer qui ne demande d'autorisation à personne. Pas parce que nous aurions quelque chose à cacher. Parce qu'une société où chaque échange doit être validé par un tiers n'est pas une société plus sûre. C'est une société plus fragile, et qui ne le sait pas encore.
Je vous remercie.
Vive la France !

Ce que ce discours engage réellement
Un discours se juge à ce qu'il peut être opposé à celui qui l'a prononcé. Voici ce qu'un citoyen pourrait lui rappeler trois ans plus tard.
ENGAGEMENT
VÉRIFIABLE COMMENT
Loi sur l'obligation d'accepter les espèces
Le texte est-il promulgué, avec quel champ et quelles sanctions
Mission de service universel de la monnaie fiduciaire
Le maillage minimal est-il défini et opposable
Information du maire six mois avant fermeture d'un automate
Est-ce inscrit dans la loi
Carte publique des points d'accès
Existe-t-elle, est-elle à jour
Cinq exigences dans la négociation européenne
Figurent-elles dans la position française publiée
Retour devant les parlements en cas de révision du plafond
Est-ce obtenu dans le texte final
Cours légal des espèces adopté en même temps
Les deux textes sont-ils entrés en vigueur ensemble
Aucune de ces lignes ne promet que les Français utiliseront davantage d'espèces. Aucune ne promet que l'euro numérique n'existera pas. Ce sont des obligations de moyens, pas de résultat.
C'est précisément ce qui les rend tenables, et c'est aussi ce qui permet de vérifier, dans cinq ans, si elles ont été tenues.
Sources
Les données citées dans ce discours de fiction proviennent des dossiers de ce site, eux-mêmes sourcés :