Le panorama mondial : 146 pays explorent, trois ont lancé
On présente souvent l'euro numérique comme le sens de l'histoire, et ceux qui s'y opposent comme des retardataires. Le décompte mondial raconte autre chose. Cent quarante-six pays et unions monétaires explorent une monnaie numérique de banque centrale. Trois seulement en ont lancé une pour le grand public, et aucune n'a atteint l'adoption annoncée. Pendant ce temps, la première économie mondiale vient d'en interdire une par la loi.
Le décompte, au 30 juillet 2026
Les chiffres qui suivent proviennent du suivi tenu par le GeoEconomics Center de l'Atlantic Council, mis à jour en mai 2026. C'est la source de référence sur le sujet, citée aussi bien par les partisans que par les opposants.
Retenez le rapport entre les deux lignes centrales : 146 explorations, 41 pilotes, 3 lancements. L'entonnoir se resserre brutalement au moment du passage à l'acte. Ce n'est pas un retard de calendrier, c'est un taux de conversion.
Trois lancements, trois adoptions décevantes
Les trois pays qui ont franchi le pas sont les Bahamas, la Jamaïque et le Nigeria. Aucun n'est une grande économie, et les trois se concentrent aujourd'hui sur l'élargissement domestique de leur MNBC, malgré une adoption lente et de nombreuses difficultés techniques.
Bahamas, Sand Dollar, octobre 2020. C'est la plus ancienne MNBC de détail en service au monde. La banque centrale rapporte un volume mensuel de transactions de l'ordre de 2 millions de dollars bahaméens, principalement chez des commerçants insulaires et pour des transferts au sein de l'archipel. En 2024, faute d'adoption spontanée, la banque centrale a annoncé que les banques commerciales seraient bientôt tenues de distribuer la monnaie numérique.
Jamaïque, JAM-DEX, juillet 2022. Le lancement s'est accompagné d'une prime d'inscription de 2 500 dollars jamaïcains. La monnaie est acceptée dans des chaînes de distribution et des petits commerces, mais le volume quotidien reste modeste.
Nigeria, eNaira, octobre 2021. Le cas est traité en détail ailleurs sur ce site. Rappel du chiffre décisif : le Fonds monétaire international rapportait en mai 2023 que 98,5 % des portefeuilles émis n'avaient jamais servi. La tentative de forcer l'adoption par la restriction des retraits d'espèces, fin 2022, a produit des émeutes et un report vers le bitcoin.
Un quatrième cas, souvent oublié. DCash, lancé en 2021 par la Banque centrale des Caraïbes orientales, a connu une interruption de service prolongée en 2022. Le fait notable, relevé par une étude de la Réserve fédérale de Kansas City, est que cette panne n'a eu presque aucun effet sur les chiffres de circulation, tant l'usage était déjà faible.
Cette même étude formule la conclusion la plus lucide du dossier. Les banques centrales caribéennes ont interprété le désintérêt des consommateurs comme un manque de familiarité numérique ou une apathie générale, et y ont répondu par des campagnes de pédagogie, sans effet mesurable sur la circulation. Les auteurs suggèrent une autre lecture : les consommateurs ne sont peut-être ni ignorants ni apathiques, ils sont peut-être simplement pratiques. Aucune de ces monnaies n'a su démontrer l'avantage concret qu'elle apportait par rapport aux moyens de paiement existants.
Lancer une MNBC est techniquement faisable. Faire en sorte que les gens l'utilisent est le vrai problème, et il n'a été résolu nulle part.
Les économies avancées se retirent
C'est le mouvement le plus significatif des trois dernières années, et le moins commenté en France.
Hors zone euro, les économies avancées reculent sur la MNBC de détail pendant que les économies émergentes accélèrent. Le Canada, l'Australie et la Norvège ont déclassé le projet de monnaie numérique de détail au cours des dernières années. À l'inverse, des pays comme le Rwanda, le Kazakhstan ou la Bolivie investissent dans une MNBC de détail, précisément en réaction à la prolifération des stablecoins adossés au dollar.
La ligne de partage n'est donc pas entre pays modernes et pays arriérés. Elle passe entre des économies dont la monnaie est déjà solide et bien outillée en moyens de paiement, qui n'y voient pas d'intérêt suffisant, et des économies dont la monnaie est concurrencée par le dollar numérique privé, qui y voient une défense.
Cela replace le projet européen dans sa vraie catégorie. La zone euro est aujourd'hui, parmi les grandes économies avancées, la seule à pousser une monnaie numérique de banque centrale destinée au grand public.
Les États-Unis ont légiféré contre
Le contraste est frontal, et il est très récent.
Janvier 2025. Un décret présidentiel interdit aux agences fédérales d'établir, d'émettre ou de promouvoir une monnaie numérique de banque centrale, qualifiée de menace pour la stabilité du système financier, la vie privée et la souveraineté des États-Unis.
18 juillet 2025. Le GENIUS Act est promulgué. Il établit un cadre fédéral pour les stablecoins de paiement, c'est-à-dire les jetons privés adossés au dollar. Le choix stratégique est explicite : plutôt qu'une monnaie numérique publique, les États-Unis misent sur des jetons dollar émis par le secteur privé et régulés.
Juillet 2025. La Chambre des représentants adopte l'Anti-CBDC Surveillance State Act, porté par Tom Emmer, par 219 voix contre 210. Le texte reste bloqué au Sénat.
22 juin 2026. Faute de pouvoir faire passer une interdiction autonome, ses partisans l'attachent à un texte que le Sénat ne pouvait guère refuser : une grande loi bipartisane sur le logement, le 21st Century ROAD to Housing Act. Le Sénat l'adopte par 85 voix contre 5, la Chambre par 358 contre 32.
10 juillet 2026. Le texte devient loi sans la signature du président. Donald Trump a annoncé qu'il ne le signerait pas, pour des raisons étrangères au volet monétaire, liées à un autre texte électoral. En vertu de la Constitution, un projet transmis à la Maison-Blanche devient loi au bout de dix jours si le Congrès siège et que le président ne le signe ni ne l'oppose. C'est ce qui s'est produit.
La disposition est nette : ni le Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale ni une banque fédérale de réserve ne peut émettre ou créer une monnaie numérique de banque centrale, ou tout actif numérique substantiellement similaire, directement ou indirectement par l'intermédiaire d'un établissement financier. L'interdiction expire le 31 décembre 2030.
Deux nuances importantes. L'interdiction est temporaire, ce que ses propres partisans dénoncent : plusieurs élus ont réclamé sans succès la suppression de cette clause d'extinction et le rétablissement du texte plus dur de la Chambre. Et elle ne portait sur aucun projet actif : la Réserve fédérale n'était pas en train de construire un dollar numérique de détail, son président ayant déclaré lors de son audition qu'il s'agirait d'un mauvais choix de politique publique.
Ce qui change, ce n'est donc pas la trajectoire, c'est le statut juridique. Un décret présidentiel se défait d'un trait de plume par le successeur. Une loi votée à 85 contre 5 et 358 contre 32, soit au-delà du seuil des deux tiers dans les deux chambres, exige un futur Congrès et un futur président agissant de concert.
La Chine, seul déploiement de masse, et son inflexion
Le yuan numérique reste de loin le plus grand pilote au monde. Fin décembre 2025, le e-CNY de détail avait traité plus de 3,4 milliards de transactions, pour environ 16 700 milliards de yuans, de l'ordre de 2 300 milliards de dollars. Le pilote couvre 26 villes et plusieurs grandes capitales provinciales, et le e-CNY est intégré aux applications de paiement existantes.
Deux évolutions méritent attention.
Janvier 2026 : un changement de nature comptable. La Banque populaire de Chine a reclassé le e-CNY en passif de dépôt. Ce détail technique n'est pas anodin : il pourrait marquer un éloignement de sa fonction initiale d'espèces numériques. Les intentions chinoises après cette reclassification restent incertaines.
Le transfrontalier comme véritable enjeu. Depuis l'invasion de l'Ukraine et les sanctions du G7, les projets transfrontaliers de MNBC de gros ont plus que doublé. Le plus important, mBridge, a vu son volume de transactions atteindre 55,49 milliards de dollars, une multiplication par 2 500 depuis les pilotes du début 2022, le e-CNY représentant plus de 95 % du volume réglé. Les onze membres des BRICS explorent une MNBC, neuf sont déjà en phase pilote.
Autrement dit, l'usage massif du yuan numérique ne se joue pas dans la poche des Chinois. Il se joue dans les règlements internationaux, hors du réseau dollar.
Le vrai centre de gravité s'est déplacé vers le gros
C'est le constat le plus important de ce panorama, et il éclaire le dossier européen.
Le développement des infrastructures de gros, c'est-à-dire des règlements entre institutions financières, est devenu le point focal des banques centrales. Le projet Pontes de la Banque centrale européenne, l'émission de MNBC de gros en service à Singapour, le pilote de crédit tokenisé Drex au Brésil relèvent tous de la même logique : moderniser la circulation de la monnaie de banque centrale entre institutions, avec de nouvelles fonctions comme la tokenisation et la programmabilité.
Ce dernier mot mérite d'être relevé. La programmabilité, exclue du volet grand public de l'euro numérique, est explicitement recherchée dans le volet interbancaire. Ce n'est pas contradictoire, les deux étages n'ont pas les mêmes contraintes. Mais cela signifie que la compétence technique est en cours de construction, et qu'elle sera disponible.
Ce que ce panorama dit du dossier européen
Trois enseignements, et un seul argument.
L'inéluctabilité est une figure de style, pas un fait. Sur 146 pays engagés dans l'exploration, trois seulement ont lancé, et les économies comparables à la nôtre reculent. La question n'est pas de savoir si l'on freine le progrès, elle est de savoir pourquoi l'Europe accélère quand le Canada, l'Australie et la Norvège ralentissent.
Le monde se partage en deux modèles opposés. D'un côté, une monnaie numérique publique, avec l'Europe et la Chine. De l'autre, des jetons dollar privés régulés, avec les États-Unis. Il n'existe pas de sens de l'histoire commun, il existe deux paris. Cela ne tranche pas le débat, cela le rouvre.
L'adoption est le point faible universel. Aucun des trois lancements n'a convaincu les usagers. La leçon caribéenne, que les banques centrales n'ont pas voulu entendre, est que les gens n'adoptent pas un instrument dont l'avantage concret ne leur apparaît pas. Le plafond de 3 000 euros, l'absence de rémunération et l'interdiction de détention pour les entreprises rendent cette question particulièrement aiguë pour l'euro numérique.
Les objections honnêtes
Un décompte ne juge pas du bien-fondé. Que peu de pays aient lancé ne prouve pas que le projet soit mauvais. Cela prouve qu'il est difficile, coûteux et incertain, ce qui n'est pas la même chose.
Le refus américain n'est pas désintéressé. Les États-Unis n'ont pas écarté la monnaie numérique publique par attachement à la vie privée seulement. Ils ont fait un choix industriel et géopolitique en faveur des stablecoins adossés au dollar, dont la diffusion mondiale sert leur monnaie. Citer leur position comme un argument de principe serait malhonnête. C'est un argument de fait : elle démontre qu'une grande économie peut décider autrement.
L'Europe a de vraies raisons. La dépendance des paiements européens à Visa, Mastercard, PayPal, Apple Pay et Google Pay est réelle, et l'expansion des jetons dollar est une menace documentée pour la souveraineté monétaire de la zone. L'objectif est légitime. Ce qui se discute, ce sont les paramètres retenus pour l'atteindre, et l'absence de garantie ferme sur les espèces en contrepartie.
Une faible adoption n'est pas un échec définitif. Les Bahamas et la Jamaïque sont de petites économies aux infrastructures particulières. On ne peut pas en déduire mécaniquement ce que donnerait un euro numérique dans une zone de 350 millions d'habitants.
Ce qu'il faut retenir
Sources
Le décompte, au 30 juillet 2026
Les chiffres qui suivent proviennent du suivi tenu par le GeoEconomics Center de l'Atlantic Council, mis à jour en mai 2026. C'est la source de référence sur le sujet, citée aussi bien par les partisans que par les opposants.
| INDICATEUR | VALEUR |
| Pays et unions monétaires explorant une MNBC | 146, soit plus de 98 % du PIB mondial |
| Le même chiffre en mai 2022 | 87 |
| En phase avancée (développement, pilote ou lancement) | 77 |
| Projets pilotes en cours | 41 |
| Pays ayant réellement lancé une MNBC de détail | 3 |
| Membres du G20 explorant une MNBC | Tous sauf les États-Unis, dont 18 en phase avancée et 14 en pilote |
| Projets transfrontaliers de gros | 13 |
Trois lancements, trois adoptions décevantes
Les trois pays qui ont franchi le pas sont les Bahamas, la Jamaïque et le Nigeria. Aucun n'est une grande économie, et les trois se concentrent aujourd'hui sur l'élargissement domestique de leur MNBC, malgré une adoption lente et de nombreuses difficultés techniques.
Bahamas, Sand Dollar, octobre 2020. C'est la plus ancienne MNBC de détail en service au monde. La banque centrale rapporte un volume mensuel de transactions de l'ordre de 2 millions de dollars bahaméens, principalement chez des commerçants insulaires et pour des transferts au sein de l'archipel. En 2024, faute d'adoption spontanée, la banque centrale a annoncé que les banques commerciales seraient bientôt tenues de distribuer la monnaie numérique.
Jamaïque, JAM-DEX, juillet 2022. Le lancement s'est accompagné d'une prime d'inscription de 2 500 dollars jamaïcains. La monnaie est acceptée dans des chaînes de distribution et des petits commerces, mais le volume quotidien reste modeste.
Nigeria, eNaira, octobre 2021. Le cas est traité en détail ailleurs sur ce site. Rappel du chiffre décisif : le Fonds monétaire international rapportait en mai 2023 que 98,5 % des portefeuilles émis n'avaient jamais servi. La tentative de forcer l'adoption par la restriction des retraits d'espèces, fin 2022, a produit des émeutes et un report vers le bitcoin.
Un quatrième cas, souvent oublié. DCash, lancé en 2021 par la Banque centrale des Caraïbes orientales, a connu une interruption de service prolongée en 2022. Le fait notable, relevé par une étude de la Réserve fédérale de Kansas City, est que cette panne n'a eu presque aucun effet sur les chiffres de circulation, tant l'usage était déjà faible.
Cette même étude formule la conclusion la plus lucide du dossier. Les banques centrales caribéennes ont interprété le désintérêt des consommateurs comme un manque de familiarité numérique ou une apathie générale, et y ont répondu par des campagnes de pédagogie, sans effet mesurable sur la circulation. Les auteurs suggèrent une autre lecture : les consommateurs ne sont peut-être ni ignorants ni apathiques, ils sont peut-être simplement pratiques. Aucune de ces monnaies n'a su démontrer l'avantage concret qu'elle apportait par rapport aux moyens de paiement existants.
Lancer une MNBC est techniquement faisable. Faire en sorte que les gens l'utilisent est le vrai problème, et il n'a été résolu nulle part.
Les économies avancées se retirent
C'est le mouvement le plus significatif des trois dernières années, et le moins commenté en France.
Hors zone euro, les économies avancées reculent sur la MNBC de détail pendant que les économies émergentes accélèrent. Le Canada, l'Australie et la Norvège ont déclassé le projet de monnaie numérique de détail au cours des dernières années. À l'inverse, des pays comme le Rwanda, le Kazakhstan ou la Bolivie investissent dans une MNBC de détail, précisément en réaction à la prolifération des stablecoins adossés au dollar.
La ligne de partage n'est donc pas entre pays modernes et pays arriérés. Elle passe entre des économies dont la monnaie est déjà solide et bien outillée en moyens de paiement, qui n'y voient pas d'intérêt suffisant, et des économies dont la monnaie est concurrencée par le dollar numérique privé, qui y voient une défense.
Cela replace le projet européen dans sa vraie catégorie. La zone euro est aujourd'hui, parmi les grandes économies avancées, la seule à pousser une monnaie numérique de banque centrale destinée au grand public.
Les États-Unis ont légiféré contre
Le contraste est frontal, et il est très récent.
Janvier 2025. Un décret présidentiel interdit aux agences fédérales d'établir, d'émettre ou de promouvoir une monnaie numérique de banque centrale, qualifiée de menace pour la stabilité du système financier, la vie privée et la souveraineté des États-Unis.
18 juillet 2025. Le GENIUS Act est promulgué. Il établit un cadre fédéral pour les stablecoins de paiement, c'est-à-dire les jetons privés adossés au dollar. Le choix stratégique est explicite : plutôt qu'une monnaie numérique publique, les États-Unis misent sur des jetons dollar émis par le secteur privé et régulés.
Juillet 2025. La Chambre des représentants adopte l'Anti-CBDC Surveillance State Act, porté par Tom Emmer, par 219 voix contre 210. Le texte reste bloqué au Sénat.
22 juin 2026. Faute de pouvoir faire passer une interdiction autonome, ses partisans l'attachent à un texte que le Sénat ne pouvait guère refuser : une grande loi bipartisane sur le logement, le 21st Century ROAD to Housing Act. Le Sénat l'adopte par 85 voix contre 5, la Chambre par 358 contre 32.
10 juillet 2026. Le texte devient loi sans la signature du président. Donald Trump a annoncé qu'il ne le signerait pas, pour des raisons étrangères au volet monétaire, liées à un autre texte électoral. En vertu de la Constitution, un projet transmis à la Maison-Blanche devient loi au bout de dix jours si le Congrès siège et que le président ne le signe ni ne l'oppose. C'est ce qui s'est produit.
La disposition est nette : ni le Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale ni une banque fédérale de réserve ne peut émettre ou créer une monnaie numérique de banque centrale, ou tout actif numérique substantiellement similaire, directement ou indirectement par l'intermédiaire d'un établissement financier. L'interdiction expire le 31 décembre 2030.
Deux nuances importantes. L'interdiction est temporaire, ce que ses propres partisans dénoncent : plusieurs élus ont réclamé sans succès la suppression de cette clause d'extinction et le rétablissement du texte plus dur de la Chambre. Et elle ne portait sur aucun projet actif : la Réserve fédérale n'était pas en train de construire un dollar numérique de détail, son président ayant déclaré lors de son audition qu'il s'agirait d'un mauvais choix de politique publique.
Ce qui change, ce n'est donc pas la trajectoire, c'est le statut juridique. Un décret présidentiel se défait d'un trait de plume par le successeur. Une loi votée à 85 contre 5 et 358 contre 32, soit au-delà du seuil des deux tiers dans les deux chambres, exige un futur Congrès et un futur président agissant de concert.
La Chine, seul déploiement de masse, et son inflexion
Le yuan numérique reste de loin le plus grand pilote au monde. Fin décembre 2025, le e-CNY de détail avait traité plus de 3,4 milliards de transactions, pour environ 16 700 milliards de yuans, de l'ordre de 2 300 milliards de dollars. Le pilote couvre 26 villes et plusieurs grandes capitales provinciales, et le e-CNY est intégré aux applications de paiement existantes.
Deux évolutions méritent attention.
Janvier 2026 : un changement de nature comptable. La Banque populaire de Chine a reclassé le e-CNY en passif de dépôt. Ce détail technique n'est pas anodin : il pourrait marquer un éloignement de sa fonction initiale d'espèces numériques. Les intentions chinoises après cette reclassification restent incertaines.
Le transfrontalier comme véritable enjeu. Depuis l'invasion de l'Ukraine et les sanctions du G7, les projets transfrontaliers de MNBC de gros ont plus que doublé. Le plus important, mBridge, a vu son volume de transactions atteindre 55,49 milliards de dollars, une multiplication par 2 500 depuis les pilotes du début 2022, le e-CNY représentant plus de 95 % du volume réglé. Les onze membres des BRICS explorent une MNBC, neuf sont déjà en phase pilote.
Autrement dit, l'usage massif du yuan numérique ne se joue pas dans la poche des Chinois. Il se joue dans les règlements internationaux, hors du réseau dollar.
Le vrai centre de gravité s'est déplacé vers le gros
C'est le constat le plus important de ce panorama, et il éclaire le dossier européen.
Le développement des infrastructures de gros, c'est-à-dire des règlements entre institutions financières, est devenu le point focal des banques centrales. Le projet Pontes de la Banque centrale européenne, l'émission de MNBC de gros en service à Singapour, le pilote de crédit tokenisé Drex au Brésil relèvent tous de la même logique : moderniser la circulation de la monnaie de banque centrale entre institutions, avec de nouvelles fonctions comme la tokenisation et la programmabilité.
Ce dernier mot mérite d'être relevé. La programmabilité, exclue du volet grand public de l'euro numérique, est explicitement recherchée dans le volet interbancaire. Ce n'est pas contradictoire, les deux étages n'ont pas les mêmes contraintes. Mais cela signifie que la compétence technique est en cours de construction, et qu'elle sera disponible.
Ce que ce panorama dit du dossier européen
Trois enseignements, et un seul argument.
L'inéluctabilité est une figure de style, pas un fait. Sur 146 pays engagés dans l'exploration, trois seulement ont lancé, et les économies comparables à la nôtre reculent. La question n'est pas de savoir si l'on freine le progrès, elle est de savoir pourquoi l'Europe accélère quand le Canada, l'Australie et la Norvège ralentissent.
Le monde se partage en deux modèles opposés. D'un côté, une monnaie numérique publique, avec l'Europe et la Chine. De l'autre, des jetons dollar privés régulés, avec les États-Unis. Il n'existe pas de sens de l'histoire commun, il existe deux paris. Cela ne tranche pas le débat, cela le rouvre.
L'adoption est le point faible universel. Aucun des trois lancements n'a convaincu les usagers. La leçon caribéenne, que les banques centrales n'ont pas voulu entendre, est que les gens n'adoptent pas un instrument dont l'avantage concret ne leur apparaît pas. Le plafond de 3 000 euros, l'absence de rémunération et l'interdiction de détention pour les entreprises rendent cette question particulièrement aiguë pour l'euro numérique.
Les objections honnêtes
Un décompte ne juge pas du bien-fondé. Que peu de pays aient lancé ne prouve pas que le projet soit mauvais. Cela prouve qu'il est difficile, coûteux et incertain, ce qui n'est pas la même chose.
Le refus américain n'est pas désintéressé. Les États-Unis n'ont pas écarté la monnaie numérique publique par attachement à la vie privée seulement. Ils ont fait un choix industriel et géopolitique en faveur des stablecoins adossés au dollar, dont la diffusion mondiale sert leur monnaie. Citer leur position comme un argument de principe serait malhonnête. C'est un argument de fait : elle démontre qu'une grande économie peut décider autrement.
L'Europe a de vraies raisons. La dépendance des paiements européens à Visa, Mastercard, PayPal, Apple Pay et Google Pay est réelle, et l'expansion des jetons dollar est une menace documentée pour la souveraineté monétaire de la zone. L'objectif est légitime. Ce qui se discute, ce sont les paramètres retenus pour l'atteindre, et l'absence de garantie ferme sur les espèces en contrepartie.
Une faible adoption n'est pas un échec définitif. Les Bahamas et la Jamaïque sont de petites économies aux infrastructures particulières. On ne peut pas en déduire mécaniquement ce que donnerait un euro numérique dans une zone de 350 millions d'habitants.
Ce qu'il faut retenir
- 146 pays explorent une monnaie numérique de banque centrale, 41 sont en pilote, 3 seulement ont lancé pour le grand public.
- Ces trois lancements, aux Bahamas, en Jamaïque et au Nigeria, souffrent tous d'une adoption très inférieure aux prévisions. Aucun n'a démontré son avantage concret pour l'usager.
- Le Canada, l'Australie et la Norvège ont déclassé leur projet de MNBC de détail. Hors zone euro, les économies avancées reculent.
- Les États-Unis ont interdit par la loi l'émission d'un dollar numérique de banque centrale jusqu'au 31 décembre 2030, texte devenu applicable le 10 juillet 2026 sans signature présidentielle.
- La Chine est le seul déploiement de masse, mais son enjeu réel se situe dans les règlements transfrontaliers, où le e-CNY représente plus de 95 % du volume de mBridge.
- Le centre de gravité des banques centrales s'est déplacé vers les infrastructures de gros, où la programmabilité est explicitement recherchée.
- La zone euro est aujourd'hui la seule grande économie avancée à pousser une monnaie numérique de banque centrale destinée au grand public.
Sources
- Atlantic Council, GeoEconomics Center, Central Bank Digital Currency Tracker, mise à jour de mai 2026
- Atlantic Council, synthèse des tendances par catégorie de pays
- Human Rights Foundation, CBDC Tracker, Bahamas et difficultés d'adoption du Sand Dollar
- Human Rights Foundation, CBDC Tracker, Nigeria et données du FMI sur les portefeuilles eNaira
- Federal Reserve Bank of Kansas City, Observations from the Retail CBDCs of the Caribbean, sur l'interruption de DCash et l'interprétation du désintérêt des usagers
- Federal Reserve Bank of Kansas City, version détaillée de l'étude
- Congress.gov, texte de la loi H.R. 1919, Anti-CBDC Surveillance State Act
- CoinDesk, adoption par le Sénat du 21st Century ROAD to Housing Act et interdiction de quatre ans
- The Block, entrée en vigueur de la loi le 10 juillet 2026 sans signature présidentielle
- Yahoo Finance, portée juridique de la loi comparée au décret de janvier 2025
- Lettre d'élus de la Chambre demandant la suppression de la clause d'extinction, mars 2026