L'avocat du diable : le meilleur plaidoyer pour l'euro numérique


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Cette page est écrite contre le reste de ce site. Elle présente les arguments en faveur de l'euro numérique tels que ses partisans les plus sérieux les formulent, sans caricature, sans réfutation et sans dernier mot. Une position qui ne survit pas à la meilleure objection ne mérite pas d'être défendue. Voici donc la meilleure objection.

Note de la rédaction. Nous ne publions pas cette page par élégance rhétorique. Nous la publions parce qu'un lecteur qui n'aurait jamais lu l'argumentaire adverse sous sa forme la plus forte ne saurait pas ce qu'il pense, il saurait seulement ce qu'on lui a dit. Vous ne trouverez donc ici aucune réponse à ces arguments. Vous trouverez, en fin de page, la liste des conditions auxquelles ils seraient vrais. C'est notre seule intervention.


Le vrai problème : nous ne contrôlons plus nos paiements
Commençons par le fait dont tout découle, et que les opposants au projet mentionnent rarement.
Le 6 mars 2022, Visa et Mastercard ont suspendu leurs opérations en Russie. Les cartes émises dans le pays ont cessé de fonctionner à l'étranger, et les cartes émises à l'étranger ont cessé de fonctionner en Russie. La décision n'a pas été prise par un gouvernement, ni votée par un parlement. Elle a été prise par deux entreprises privées américaines, en quelques heures, et annoncée par communiqué.
Il ne s'agit pas ici de juger cette décision, prise dans le contexte d'une invasion. Il s'agit d'en tirer la leçon structurelle : un réseau de paiement peut être éteint à distance par une décision privée étrangère. Ce n'est pas une hypothèse, c'est un précédent, et il a moins de cinq ans.
Détail qui mérite d'être noté : la banque centrale russe a alors recommandé à ses ressortissants voyageant à l'étranger d'emporter de l'argent liquide.
Or c'est exactement la position dans laquelle se trouve l'Europe. Les paiements électroniques européens dépendent massivement de Visa, Mastercard, American Express, PayPal, Apple Pay et Google Pay. Dans plusieurs États membres, il n'existe aucune solution nationale de paiement par carte. Nous payons une rente permanente à des opérateurs sur lesquels nous n'avons aucune prise, et nous sommes exposés à une décision unilatérale que rien ne nous permettrait de contester.

L'argument du cash, retourné mot pour mot
Ce site défend l'argent liquide au motif qu'il s'agit du seul moyen de paiement que personne ne peut éteindre à distance.
C'est un excellent argument. C'est aussi, mot pour mot, l'argument des promoteurs de l'euro numérique.
Un euro numérique est un passif direct de la Banque centrale européenne, circulant sur une infrastructure européenne, qu'aucune entreprise étrangère ne peut débrancher. Il ne dépend ni de Visa, ni d'un serveur californien, ni du bon vouloir d'un régulateur américain. Il constitue exactement ce que les défenseurs du liquide réclament, transposé à l'univers numérique où se déroule désormais la majorité des paiements.
Autrement dit, le désaccord ne porte pas sur le principe. Il porte sur la confiance accordée à l'émetteur. Les opposants font davantage confiance à un objet sans émetteur qu'à une institution européenne soumise au contrôle du Parlement. C'est une position défendable, mais il faut la nommer pour ce qu'elle est : une méfiance envers nos propres institutions, pas un principe monétaire.

Sans monnaie publique numérique, la monnaie publique disparaît
Voici le point que nous tenons pour le plus fort, et le plus rarement compris.
Aujourd'hui, un citoyen européen ne peut détenir de monnaie de banque centrale que sous une seule forme : le billet. Tout le reste, votre compte courant, votre carte, votre application de virement instantané, ce sont des créances sur des entreprises privées.
Or la part des espèces dans les paiements recule partout, et pour des raisons qui n'ont rien d'un complot. En zone euro, elle est tombée à 52 % du nombre de paiements au point de vente en 2024, contre 59 % en 2022. En France, elle est passée de 68 % en 2016 à 43 % en 2024, année où la carte l'a dépassée pour la première fois. Ce recul résulte de millions de décisions individuelles de commerçants, de banques et de consommateurs.
La conséquence est mécanique. Si rien n'est fait, la monnaie publique sortira purement et simplement de la vie quotidienne des Européens, non par décision politique, mais par attrition. Il ne restera que de la monnaie privée.
L'euro numérique n'est donc pas ce qui menace la monnaie publique. C'est la seule manière de la maintenir en vie dans une économie numérique. Refuser l'euro numérique tout en constatant le recul des espèces, c'est accepter que la monnaie publique cesse d'exister pour le grand public. C'est le contraire de ce que veulent les défenseurs du liquide.

Les stablecoins ne sont pas une hypothèse
Pendant que l'on débat, le marché tranche.
Le marché des
stablecoins pèse environ 315 milliards de dollars, et sur les 382 jetons recensés, la totalité de l'offre en circulation suit le dollar. Les stablecoins libellés en euro conformes à la réglementation européenne pèsent environ 674 millions de dollars, soit moins de 1 % du marché mondial. Le principal d'entre eux est émis par une société américaine.
Les États-Unis ont fait leur choix, et l'ont inscrit dans la loi : pas de dollar numérique public, un cadre fédéral pour les jetons dollar privés. Chaque unité émise crée une demande de dollars et finance la dette fédérale américaine. C'est une
stratégie d'extension monétaire, et elle fonctionne.
Les infrastructures de paiement obéissent à de puissants effets de réseau. Celle qui s'installe la première devient la norme, et l'on ne déloge pas une norme installée. Il n'y aura pas de seconde fenêtre. Attendre, dans ce dossier, n'est pas une position neutre : c'est choisir de perdre par défaut.

Les garanties ont été arrachées, pas concédées
Un reproche revient constamment : le texte pourrait être modifié plus tard. C'est vrai de toute loi, dans toute démocratie. Mais examinons ce qui figure aujourd'hui dans le mandat adopté par le Parlement européen.
La
programmabilité de la monnaie est exclue : ni date de péremption, ni restriction d'usage attachée aux unités détenues. La rémunération est exclue, positive comme négative. La Banque centrale européenne ne pourra pas identifier directement les achats des utilisateurs. Le recours à des technologies de preuve à divulgation nulle de connaissance est imposé. L'exploitation commerciale des données est interdite. Les services de base sont gratuits. Un mode hors ligne est prévu.
Ces dispositions n'ont pas été offertes. Elles ont été obtenues au terme de trois années de travaux parlementaires, par des députés élus, dont beaucoup partageaient les inquiétudes exprimées sur ce site. Elles constituent le produit d'un contrôle démocratique qui a effectivement fonctionné.
Critiquer l'euro numérique en faisant comme si ces garanties n'existaient pas revient à argumenter contre un projet qui n'existe pas.
Les paramètres dénoncés sont précisément ce qui protège
Les opposants dénoncent trois caractéristiques : le plafond de détention de 3 000 euros, l'absence de rémunération, l'interdiction de détention pour les entreprises. Ils y voient la marque d'un instrument sous contrôle.
Retournons l'analyse.
Une monnaie fondante suppose que l'on puisse détenir de l'épargne sur le support que l'on veut déprécier. Un instrument plafonné à quelques milliers d'euros, non rémunéré et interdit aux personnes morales n'est pas un support d'épargne. Il est, par construction, incapable de porter le scénario que l'on redoute.
De même, un instrument que nul ne peut utiliser au-delà de 3 000 euros n'est pas un outil de contrôle des patrimoines. Il est un moyen de paiement du quotidien.
Le plafond n'est pas la trace d'une intention de contrôle. Il est la conséquence d'une contrainte de stabilité financière : sans lui, les dépôts quitteraient les banques commerciales, qui cesseraient de financer l'économie. Les études évoquent une décollecte potentielle de l'ordre de 739 milliards d'euros à ce niveau de plafond. Le paramètre existe pour protéger le crédit, pas pour surveiller les citoyens.

Sur la vie privée, la comparaison pertinente n'est pas le billet
Comparer l'euro numérique aux espèces est un procédé rhétorique commode et trompeur. Personne ne propose de supprimer les billets. La comparaison honnête est celle qui oppose l'euro numérique aux moyens de paiement électroniques que vous utilisez déjà.
Aujourd'hui, chacun de vos paiements par carte est vu par votre banque, par le commerçant, par sa banque, et par un réseau d'acceptation étranger. Ces données sont conservées, analysées, et alimentent des modèles commerciaux.
Demain, avec un euro numérique intermédié, votre banque verra la même chose qu'aujourd'hui, l'exploitation commerciale des données sera interdite, la banque centrale ne pourra pas identifier vos achats, et un mode hors ligne est prévu. Sur le seul terrain de la protection de la vie privée, l'euro numérique constitue une amélioration par rapport à la carte bancaire, pas une régression.
Quant au gel à distance, il existe déjà partout : sur les comptes bancaires, sur décision judiciaire, et sur les stablecoins, sur simple décision d'un émetteur privé étranger. L'euro numérique serait au moins soumis à un règlement européen, à un contrôle parlementaire et à une juridiction accessible au citoyen.

La résilience plaide pour le projet, pas contre lui
L'argument de la panne ibérique du 28 avril 2025 se retourne intégralement.
Ce jour-là, ce qui a cédé, ce sont des chaînes de paiement dépendant d'opérateurs privés et d'infrastructures situées hors d'Europe. Un instrument public européen doté d'un mode hors ligne fonctionnel constitue précisément la réponse à ce scénario : deux appareils, aucun serveur, aucun réseau, aucun opérateur étranger.
Ajoutons que l'euro numérique ne remplace rien. Il ajoute une option. Un pays qui dispose de billets, de cartes et d'un instrument public numérique hors ligne est plus résilient qu'un pays qui dispose de billets et de cartes étrangères.

Le paquet législatif protège aussi les espèces
Voici l'argument le plus embarrassant pour les opposants, et il est rarement relevé.
La proposition sur l'euro numérique ne voyage pas seule. Elle est accompagnée d'un volet consacré au cours légal des billets et des pièces, destiné à consacrer l'obligation d'accepter les espèces dans toute l'Union.
Il n'existe aujourd'hui aucun autre véhicule législatif européen pour renforcer l'acceptation du liquide. Faire échouer le paquet, c'est faire échouer les deux textes. Combattre l'euro numérique, c'est combattre la seule protection européenne des espèces actuellement sur la table.

La procédure est démocratique, l'alternative ne l'est pas
Le mandat de négociation a été adopté en séance plénière le 9 juillet 2026 par 416 voix contre 169 et 22 abstentions, par des députés élus au suffrage universel direct. La négociation qui suit entre le Parlement, le Conseil et la Commission est la procédure ordinaire de l'Union, celle qui produit tous les règlements européens. Elle n'est ni secrète, ni exceptionnelle.
Comparons maintenant avec l'alternative. Les décisions de Visa et Mastercard en mars 2022 n'ont fait l'objet d'aucun vote. Le gel de 344 millions de dollars par Tether n'a fait l'objet d'aucun débat parlementaire. Les conditions générales d'un opérateur de paiement ne sont pas soumises à amendement.
L'euro numérique est le seul moyen de paiement numérique sur lequel un citoyen européen pourra exercer un contrôle démocratique. Le refuser, c'est laisser le champ à des instruments qui n'en admettent aucun.

Ce que cet argumentaire exige pour être vrai
Nous avions promis de ne pas répondre. Nous n'y dérogeons pas. Mais un plaidoyer se juge à ses prémisses, et celui-ci en comporte cinq. Si elles sont vérifiées, il l'emporte. Si l'une d'elles tombe, il faut le reprendre entièrement.
  1. Que la clause excluant la programmabilité soit un principe substantiel, non amendable par acte délégué ni par simple révision technique.
  2. Que le règlement sur le cours légal des espèces soit adopté avec des sanctions effectives, et non comme une déclaration d'intention sans portée.
  3. Que le mode hors ligne soit réellement non traçant, faute de quoi la comparaison avec le billet perd son objet.
  4. Que la procédure de révision du plafond de détention soit bornée, publique et contradictoire, et non laissée à l'appréciation d'une autorité non élue.
  5. Que les paramètres cardinaux ne puissent jamais être modifiés unilatéralement, ni par la Banque centrale européenne, ni par la Commission, sans repasser devant les colégislateurs.
Ces cinq points ne sont pas des objections. Ce sont les conditions auxquelles l'argumentaire ci-dessus tient debout. Trois d'entre eux se décident en ce moment même, à huis clos, entre le Parlement, le Conseil et la Commission.
C'est pourquoi ce site existe, et c'est aussi pourquoi cette page y figure.