Le cash quand tout s'arrête : ce que révèlent les pannes
Le 28 avril 2025 à 12h33, l'Espagne perd 15 gigawatts en cinq secondes, soit 60 % de sa consommation du moment. La péninsule ibérique se déconnecte du réseau européen. Pendant plusieurs heures, dans deux pays de l'Union, les terminaux de paiement, les caisses et les distributeurs de billets cessent simultanément de fonctionner. Ce jour-là, la seule monnaie qui a continué de circuler est celle que les gens avaient déjà dans leur poche.
Ce qui s'est passé le 28 avril 2025
L'enchaînement est documenté. À 12h33, deux incidents comparables à une perte de production surviennent en quelques secondes et conduisent à la déconnexion de 15 GW. Par un automatisme de protection, la péninsule ibérique se sépare du réseau européen. L'Espagne et le Portugal sont entièrement paralysés.
Les conséquences sont immédiates et cumulatives. Les aéroports ferment en urgence, le trafic ferroviaire s'interrompt, les rames de métro doivent être évacuées, les feux de circulation s'éteignent. Au Portugal, les tribunaux cessent de fonctionner, les distributeurs automatiques et les systèmes de paiement électronique sont touchés, la téléphonie mobile devient inutilisable. Quelques communes du Pays basque français et des Pyrénées-Orientales sont brièvement affectées.
Le point qui nous intéresse ici est celui que la presse spécialisée a résumé le lendemain sans détour : faute d'argent liquide, il était impossible de s'acheter de quoi manger, et il était tout aussi impossible d'en retirer puisque les distributeurs étaient eux-mêmes en panne. Les commerces qui sont restés ouverts sont passés en cash only. Les autres ont fermé.
C'était, selon les spécialistes, la panne européenne la plus grave depuis 2006 en termes d'ampleur et d'impact humain. Elle n'a duré qu'une journée. Elle n'était ni un acte hostile, ni une cyberattaque, ni un conflit.
Ce n'est pas un cas isolé
Une panne ne prouve rien. Une série en dit davantage.
19 juillet 2024, CrowdStrike. Une mise à jour défectueuse du logiciel de sécurité Falcon fait planter environ 8,5 millions de machines Windows dans le monde, soit moins de 1 % du parc mondial selon Microsoft. Le déploiement du fichier fautif n'a duré que 78 minutes, mais chaque machine touchée devait être réparée manuellement, et un correctif automatisé n'a été publié que trois jours plus tard. Des banques sont paralysées, des services bancaires en ligne et des paiements par carte perturbés dans plusieurs pays, des hôpitaux reviennent au papier, des milliers de vols sont annulés. Les pertes pour les clients de l'entreprise ont été estimées autour de 10 milliards de dollars.
Retenez la proportion : moins de 1 % des machines Windows de la planète, et le résultat est mondial. Cela mesure la concentration du système, pas la taille de l'incident.
Avril 2026, Swedbank. Une panne technique chez un prestataire externe bloque des versements pendant plusieurs jours. Des clients se retrouvent dans l'incapacité d'acheter de la nourriture ou des médicaments, faute de liquide à domicile et de moyen de paiement alternatif. Là encore, ni cyberattaque, ni malveillance. Un incident d'exploitation chez un sous-traitant.
Le point commun de ces trois épisodes n'est pas leur cause, qui diffère à chaque fois. C'est leur effet : dans chaque cas, la capacité d'acheter de quoi se nourrir a dépendu de ce que les gens détenaient déjà physiquement.
Pourquoi la chaîne est aussi fragile
Un paiement par carte paraît instantané. Il mobilise en réalité une chaîne longue, dont chaque maillon peut rompre indépendamment des autres.
Il faut du courant au point de vente. Il faut un terminal en état de marche. Il faut un réseau, filaire ou mobile, entre ce terminal et son concentrateur. Il faut que les serveurs de la banque du commerçant répondent. Il faut que le réseau d'acceptation, très majoritairement opéré par des acteurs extra-européens, autorise l'opération. Il faut que la banque du porteur soit joignable pour vérifier la provision. Il faut enfin que les logiciels de tous ces intervenants, y compris les briques de sécurité tierces installées sur leurs serveurs, fonctionnent ce jour-là.
Un paiement en espèces mobilise deux personnes et un objet.
Cette dissymétrie n'est pas un argument nostalgique, c'est une propriété structurelle. Un système à sept maillons en série tombe si un seul cède. Et ces maillons ne sont pas indépendants : ils partagent des fournisseurs, des systèmes d'exploitation, des hébergeurs, des logiciels de sécurité. La panne CrowdStrike a précisément démontré ce qu'un composant unique, présent partout, produit lorsqu'il défaille.
Les autorités le disent elles-mêmes
L'argument le plus solide de cette page n'est pas de nous. Il vient des institutions publiques.
La Commission européenne, 26 mars 2025. La Preparedness Union Strategy, stratégie de l'Union pour la préparation, comporte une trentaine d'actions et une recommandation adressée directement aux citoyens : disposer de quoi tenir en autonomie pendant au moins 72 heures. La commissaire chargée de la préparation et de la gestion de crise, Hadja Lahbib, parle d'un sac de résilience permettant à chaque citoyen d'être autonome pendant un minimum de trois jours. Le contenu recommandé comprend eau, nourriture non périssable, radio, lampe, batterie externe, médicaments, copies de documents, et argent liquide. Le modèle français mis en avant par la Commission mentionne explicitement l'argent liquide parmi les éléments indispensables.
La Riksbank suédoise. Elle recommande de conserver chez soi environ 1 000 couronnes par adulte, soit de l'ordre de 90 euros, en plusieurs coupures, de quoi couvrir une semaine d'achats de première nécessité, et de disposer de plusieurs moyens de paiement en prévision de perturbations, d'une crise ou, dans le pire des cas, d'une guerre.
La Banque de France. Le ministère de l'Économie et la Banque de France rappellent que le liquide conserve une fonction résiliente et inclusive dans les paiements.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Les mêmes institutions qui bâtissent l'infrastructure d'une monnaie entièrement numérique recommandent, par ailleurs et sans le rapprocher, de garder des billets chez soi pour le cas où cette infrastructure tomberait. Ce n'est pas une contradiction qu'on leur prête, c'est une contradiction qu'elles publient.
Le paradoxe français : on recommande le cash pendant qu'on ferme les guichets
Pendant que la recommandation officielle est de détenir des espèces, l'accès physique à ces espèces se réduit méthodiquement.
Les chiffres du Comité national des moyens de paiement, présidé par la Banque de France, sont sans ambiguïté. La France comptait 40 804 distributeurs automatiques de billets au 31 décembre 2025, contre 42 573 un an plus tôt, soit un recul de 4,2 %, après un repli de 3,5 % en 2023. Depuis 2018, le parc a diminué de 22,5 %, passant de 52 697 à 40 804 unités. Environ 100 milliards d'euros ont été retirés aux distributeurs en 2025, contre un peu plus de 110 milliards en 2024. En moyenne, les grandes banques commerciales suppriment près de cinq automates par jour depuis plusieurs années.
La Banque de France répond, avec des arguments qui ne sont pas sans valeur, que la baisse se concentre sur les communes les mieux équipées, que 98,6 % de la population vit à moins de quinze minutes en voiture d'un distributeur, et que 30 057 commerces proposent désormais un service de retrait. Le maillage tient, statistiquement.
Deux réserves s'imposent néanmoins. La première tient à l'indicateur lui-même : quinze minutes en voiture suppose une voiture, ce qui n'est pas le cas d'une partie des personnes âgées, précisément celles qui utilisent le plus le liquide. La seconde tient à la nature du dispositif de remplacement. Le retrait chez un commerçant dépend d'un terminal de paiement en état de marche, d'un réseau, et de la trésorerie disponible en caisse. Autrement dit, il repose sur la chaîne électronique dont on cherche justement à se protéger. Le jour d'une panne, il ne fonctionne pas.
Où en est la loi française. Une proposition de loi visant à garantir l'accès à l'argent liquide dans tous les territoires a été déposée le 28 octobre 2025 par le député Pierrick Courbon. Elle prévoit de relever le plafond du retrait chez le commerçant à 150 euros par opération, d'imposer à la Banque de France une carte dynamique publique des points d'accès, d'obliger les banques à informer le maire six mois avant la suppression d'un distributeur, et de confier au groupe La Poste une mission de service universel de la monnaie fiduciaire. Le texte a été adopté en commission des finances le 3 décembre 2025. Il n'a pas été voté en séance publique à ce jour, son examen ayant été reporté faute de place dans l'ordre du jour.
Pendant ce temps, la Suède a légiféré et sa loi est entrée en vigueur le 1er juillet 2026.
Le mode hors ligne de l'euro numérique règle-t-il le problème ?
C'est la réponse officielle à cette objection, et elle mérite d'être examinée sérieusement plutôt que balayée.
Le projet prévoit bien un mode hors ligne, conçu pour fonctionner sans réseau, dont les modalités techniques précises restent à arrêter dans le texte final. Sur le papier, il répond à une partie du problème : deux appareils placés côte à côte pourraient échanger de la valeur sans passer par un serveur.
Trois limites subsistent.
L'appareil reste une dépendance. Un paiement hors ligne suppose un terminal chargé du côté du commerçant et un téléphone chargé du côté du client. Une panne électrique de plusieurs jours vide les batteries. Un billet n'a pas de batterie.
Le plafond. Un instrument déjà limité à quelques milliers d'euros au total verra presque certainement son volet hors ligne encadré plus étroitement encore, pour les raisons de lutte contre le blanchiment évoquées ailleurs sur ce site.
La contradiction de fond. Si le mode hors ligne est réellement non traçable, il présente exactement la caractéristique que la logique anti-blanchiment reproche aux espèces, et il subira la même pression réglementaire. S'il ne l'est pas, il ne constitue pas l'équivalent numérique du liquide que l'on nous annonce. Cette question est en cours d'arbitrage, et c'est l'une des trois qui décideront de la nature réelle du dispositif.
L'objection honnête : le cash n'est pas magique
Une page qui ne présente pas ses propres limites ne convainc personne. Voici donc ce que le liquide ne fait pas.
Il ne fonctionne que si vous le détenez déjà. Le 28 avril 2025, les distributeurs étaient hors service. Celui qui n'avait pas de billets sur lui ne pouvait pas s'en procurer. C'est exactement pourquoi la Riksbank et la Commission européenne recommandent d'en conserver à domicile, et non simplement d'y avoir accès.
Il ne fait pas ouvrir les magasins. Une caisse enregistreuse, un éclairage, une chambre froide, une pompe à essence fonctionnent à l'électricité. Certains commerces ont fermé faute de pouvoir travailler, indépendamment du moyen de paiement.
Sa logistique est elle aussi vulnérable. Le réapprovisionnement des distributeurs, le transport de fonds et le traitement des dépôts dépendent d'une filière qui a ses propres fragilités.
Il a des coûts réels. Manipulation, sécurité, transport : ce sont ces coûts, et non une idéologie, qui poussent commerçants et banques à s'en détourner. C'est d'ailleurs le premier motif invoqué par les entreprises suédoises ayant cessé d'accepter les espèces.
Ce que le liquide apporte n'est donc pas une immunité. C'est une dernière ligne qui fonctionne encore quand toutes les autres ont cédé, et qui ne dépend d'aucune autorisation extérieure. Une assurance ne supprime pas le risque, elle amortit le sinistre. On ne juge pas une assurance à sa fréquence d'utilisation.
Ce qu'il faut retenir
- Le 28 avril 2025, deux pays de l'Union ont passé une journée entière sans paiement électronique et sans distributeurs. Ce n'était ni une attaque, ni une guerre.
- La panne CrowdStrike du 19 juillet 2024 a paralysé banques, hôpitaux et transports dans le monde entier avec moins de 1 % du parc Windows touché. C'est une mesure de la concentration du système.
- Un paiement par carte dépend d'une chaîne de sept maillons en série. Un paiement en espèces dépend de deux personnes et d'un objet.
- La Commission européenne recommande depuis mars 2025 un kit de 72 heures incluant explicitement de l'argent liquide. La Riksbank recommande d'en conserver l'équivalent d'une semaine de courses. Ce sont les autorités qui le disent.
- La France a perdu 22,5 % de ses distributeurs depuis 2018 et sa proposition de loi sur l'accès aux espèces attend toujours son passage en séance publique. La Suède, elle, a légiféré.
- Le mode hors ligne de l'euro numérique répond partiellement au problème, mais il dépend d'appareils chargés et se heurte à une contradiction non résolue entre confidentialité et traçabilité.
- Le liquide n'est pas invulnérable. Il est simplement le seul moyen de paiement qui ne demande l'autorisation de personne.
Sources
- Panne de courant du 28 avril 2025 dans la péninsule Ibérique, chronologie et déconnexion de 15 GW
- Maire-Info, impossibilité d'acheter faute de liquide et distributeurs hors service
- Euronews, arrêt des distributeurs et des systèmes de paiement électronique au Portugal
- Économie Matin, bilan de la panne et commerces en cash only
- Panne informatique mondiale du 19 juillet 2024, 8,5 millions de machines
- CIO Online, chronologie du correctif et secteurs touchés
- Euronews, estimation des pertes à environ 10 milliards de dollars
- Commission européenne, stratégie de l'Union pour la préparation, 26 mars 2025
- Sécurité civile: kit d'urgence de 72h avec argent liquide
- RTS, déclaration de Hadja Lahbib sur le sac de résilience
- MoneyVox, chiffres du Comité national des moyens de paiement pour 2025
- 24matins, parc de distributeurs depuis 2018 et points de retrait chez les commerçants
- Franceinfo, suppression moyenne de cinq automates par jour
- Assemblée nationale, dossier législatif de la proposition de loi n° 2029 et adoption en commission le 3 décembre 2025
- Commission des finances, contenu du texte adopté