La monnaie fondante : une vieille idée que le numérique rend enfin applicable


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Une monnaie fondante est une monnaie conçue pour perdre de la valeur avec le temps, non par accident, mais par construction. L'idée a un siècle. Elle a été testée grandeur nature dans les années 1930, puis abandonnée. Elle est revenue dans les publications des banques centrales et du FMI à partir de 2015, sous un nom plus technique : les taux négatifs profonds. Un seul obstacle l'a toujours bloquée : les billets de banque.

De quoi parle-t-on exactement
Il faut d'abord écarter une confusion fréquente. La monnaie fondante n'est pas l'inflation.
L'inflation est une érosion du pouvoir d'achat de l'unité de compte : le billet de 50 euros reste un billet de 50 euros, mais il achète moins de pain qu'avant. La perte est diffuse, subie par tout le monde, non individualisée, et personne ne peut y échapper en changeant de support.
La monnaie fondante est autre chose. C'est une décote appliquée au solde détenu, en fonction du temps pendant lequel il est détenu. Un compte de 1 000 unités qui n'est pas dépensé vaut 990 unités le mois suivant, puis 980, et ainsi de suite. L'unité de compte ne bouge pas. C'est la détention qui est taxée.
La différence est décisive : l'inflation frappe indistinctement tous les actifs monétaires, la monnaie fondante frappe un support précis, et laisse donc ouverte la possibilité d'en changer. Toute l'histoire de cette idée tient dans cette phrase.
Une monnaie fondante ne fonctionne que si l'on ne peut pas s'en échapper.
En allemand, on parle de
Schwundgeld, monnaie qui rétrécit. En anglais, de demurrage currency, du terme maritime désignant les surestaries, l'indemnité due pour l'immobilisation d'un navire. Le vocabulaire est explicite : ce qui est pénalisé, c'est l'immobilisation.


Silvio Gesell et l'ordre économique naturel
Le théoricien de référence est Silvio Gesell (1862-1930), commerçant germano-argentin devenu économiste autodidacte. Son ouvrage principal, L'Ordre économique naturel, paraît en 1916.
Sa thèse est simple et radicale. La monnaie, dit-il, possède un avantage structurel sur toutes les marchandises : elle ne pourrit pas, ne rouille pas, ne coûte presque rien à stocker. Le blé se dégrade, le fer s'oxyde, le bâtiment s'entretient. La pièce d'or, elle, attend. Cet avantage confère à son détenteur un pouvoir de négociation permanent : il peut refuser l'échange, attendre, exiger une prime pour s'en dessaisir. Cette prime, c'est l'intérêt.
Gesell en tire une conclusion : pour que la monnaie redevienne un simple instrument de circulation et cesse d'être un instrument de pouvoir, il faut lui infliger artificiellement le coût de conservation que la nature lui a épargné. Il propose la Freigeld, la monnaie franche, qui perdrait de l'ordre de 5 % par an, matérialisés par un timbre à acheter et à coller périodiquement sur le billet pour le maintenir valide.
Gesell n'est pas un marginal oublié. Keynes lui consacre plusieurs pages du chapitre 23 de la Théorie générale (1936). Il le décrit comme un prophète injustement négligé et estime que l'avenir aurait davantage à apprendre de lui que de Marx. Keynes valide le diagnostic sur la préférence pour la liquidité, mais formule aussitôt l'objection qui reste la plus solide un siècle plus tard : si l'on taxe la monnaie, les détenteurs se replieront sur des substituts, or, créances à vue, devises étrangères, actifs réels. La fuite n'est pas empêchée, elle est déplacée.

Silvio-Gesell


Ce qui s'est réellement passé à Wörgl
La monnaie fondante n'est pas restée théorique. Elle a été appliquée, brièvement, au cœur de la Grande Dépression.
Schwanenkirchen, Bavière, 1929-1931. Un exploitant de mine de charbon relance son activité en payant ses ouvriers en wära, un bon privé perdant 1 % de sa valeur par mois, régularisé par un timbre mensuel. Le système essaime. En octobre 1931, le ministère des Finances du Reich obtient son interdiction.
Wörgl, Tyrol autrichien, juillet 1932 à septembre 1933. C'est l'expérience de référence. La petite ville, frappée par le chômage de masse, est administrée par un maire, Michael Unterguggenberger, lecteur de Gesell. La commune émet des « bons de travail » gagés sur des schillings déposés à la caisse d'épargne locale. Ces bons se déprécient de 1 % par mois : pour rester valides, ils doivent recevoir chaque mois un tampon acheté à la mairie. La municipalité amorce la circulation en payant en bons ses ouvriers et ses fournisseurs sur des chantiers publics.
Les résultats rapportés sont spectaculaires. La vitesse de circulation explose : selon les sources, une masse d'environ 12 000 équivalents schillings aurait permis plus de 100 000 schillings de paiements en trois mois. Le chômage local recule pendant que celui du reste du pays progresse. Des travaux d'assainissement, de voirie et un tremplin de saut à ski sont financés. Wörgl devient célèbre.
Irving Fisher, professeur à Yale, envoie un assistant sur place en décembre 1932 et fait connaître l'expérience aux États-Unis, où des dizaines de collectivités émettront des stamp scrips comparables. Près de 200 communes autrichiennes se déclarent prêtes à imiter Wörgl.
C'est précisément ce succès qui tue l'expérience. La Banque nationale d'Autriche, voyant son monopole d'émission contesté, obtient l'interdiction des bons. Le tribunal administratif tranche fin 1933. Wörgl revient au schilling, et le chômage remonte.
Ce qu'il faut en retenir sans exagérer. Le récit de Wörgl est souvent présenté comme la démonstration définitive de l'efficacité de la monnaie fondante. La prudence s'impose. Une bonne part de l'effet observé tient au fait que la commune a simultanément lancé un programme de travaux publics financé par création monétaire locale : c'est une relance budgétaire autant qu'une expérience de démurrage (surestarie). Et le dispositif ne fonctionnait qu'à l'échelle d'une petite ville dont les habitants n'avaient pas d'alternative pratique. Wörgl prouve qu'une monnaie fondante fait circuler l'argent vite. Il ne prouve pas qu'un tel système soit transposable à une économie ouverte de 350 millions d'habitants.
Ce qui compte pour la suite est ailleurs. Wörgl et Schwanenkirchen montrent que la monnaie fondante est techniquement lourde quand elle repose sur du papier. Il faut imprimer, timbrer, tamponner, contrôler la validité de chaque coupure. C'est cette lourdeur, autant que l'hostilité des banques centrales, qui a enterré l'idée.

Un précédent bien plus ancien : la monnaie datée de la Chine des Song
Wörgl n'est pas le premier cas. La Chine a inventé le papier-monnaie, et elle l'a inventé avec une date de péremption.
Les
jiaozi, apparus comme billets privés au Sichuan à la fin du Xe siècle, sont nationalisés en 1023 et donnent lieu en 1024 à la première série officielle. Leur conversion en pièces s'accompagnait d'un droit de change de 30 wen pour mille, soit 3 %. Surtout, le gouvernement Song leur assigna une durée de validité : deux ans d'abord, portée à trois ans en 1199, au terme desquels les billets devaient être remboursés ou échangés contre une série nouvelle.
Le dispositif fut généralisé. Les
huizi, émis à partir de 1160 par le ministère du Revenu et devenus la monnaie de papier dominante des Song du Sud, expiraient au bout de trois ans. Les guanzi émis en 1159 étaient prévus pour expirer et être remplacés au bout de trois ans, et les gongju du Huaidong au bout de deux. Les billets périmés n'étaient d'ailleurs pas toujours détruits : ils continuaient souvent de circuler, mais à une valeur inférieure à leur nominal.
Ce que cela est, et ce que cela n'est pas. Ce n'est pas une décote continue à la manière de Gesell, c'est une échéance assortie de frais de renouvellement. L'intention n'était pas d'accélérer la circulation, elle était administrative : contrôler la masse en circulation et retirer les coupures usées. Mais la mécanique économique subie par le détenteur est rigoureusement la même.
Conserver le billet coûte, le dépenser ne coûte rien. C'est la définition de la monnaie fondante.
Et la leçon est plus dure encore. La péremption n'a nullement protégé la valeur de la monnaie. Les émissions de huizi passèrent d'environ 10 millions de guan dans les années 1160 à 140 millions en 1234. Le prix du riz doubla entre 1190 et 1209. La monnaie datée n'a pas discipliné l'émetteur, elle lui a fourni un levier supplémentaire, et le levier a été actionné. Retenez la séquence : un instrument de contrôle introduit pour de bonnes raisons techniques finit employé pour de tout autres raisons budgétaires.

Le retour par la grande porte : les taux négatifs profonds
L'idée réapparaît après 2008, sous une formulation entièrement différente et dans des institutions qui ne se réclament pas de Gesell.
Le problème est le suivant. En récession, une banque centrale abaisse son taux directeur. Historiquement, elle le baissait de cinq points ou davantage. Après 2008, puis après 2020, les taux étaient déjà proches de zéro. La marge de manœuvre a disparu. Or il existe un plancher : dès que le taux servi sur les dépôts devient nettement négatif, il devient rationnel de retirer ses fonds et de garder des billets, qui rapportent zéro. Zéro étant supérieur à moins trois, la fuite vers le papier s'enclenche. C'est la
zero lower bound, la borne inférieure des taux.
Une littérature académique et institutionnelle s'est constituée pour faire sauter cette borne. Elle est publique et facilement consultable.

  • FMI, document de travail 2018/191, Monetary Policy with Negative Interest Rates: Decoupling Cash from Electronic Money, par Katrin Assenmacher et Signe Krogstrup. Le mécanisme proposé consiste à séparer les espèces de la monnaie électronique en instaurant un taux de change entre les deux : le billet de 100 euros ne vaudrait plus 100 euros électroniques, mais 99, puis 98. La monnaie papier fond par rapport à l'unité de compte électronique. Précision importante : Katrin Assenmacher dirige aujourd'hui la division de la stratégie de politique monétaire à la Banque centrale européenne.
  • FMI, document de travail 2019/084, Enabling Deep Negative Rates to Fight Recessions: A Guide, par Ruchir Agarwal et Miles Kimball, 89 pages. L'argument central est énoncé sans détour : la borne à zéro n'est pas une loi de la nature, c'est un choix de politique publique, et une banque centrale dispose d'outils immédiatement disponibles pour permettre des taux profondément négatifs. Le document recense méthodiquement les approches, dont la « monnaie qui se déprécie » attribuée à Robert Eisler (1932), et retient comme préférables celles qui passent par les banques commerciales, pour une raison explicitée dans le texte : ce qui serait un problème politique pour la banque centrale devient un problème de relation client pour la banque commerciale.
  • Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du FMI, publie en 2016 The Curse of Cash, qui plaide pour la suppression progressive des grosses coupures, notamment afin de rendre les taux négatifs opérationnels.
  • Andy Haldane, alors chef économiste de la Banque d'Angleterre, évoquait publiquement dès 2015 l'abolition des espèces comme moyen de lever cette contrainte.
Il ne s'agit donc ni d'une rumeur ni d'une reconstruction militante. Il s'agit de documents de travail signés, datés, hébergés sur les sites du FMI, et discutés en conférence à la Brookings Institution. Leur statut est celui de recherche exploratoire, non de politique adoptée, et c'est une nuance qu'il faut maintenir. Mais l'existence même de ce corpus établit un fait : la faisabilité des taux profondément négatifs est un objet de travail sérieux dans les institutions monétaires, et l'obstacle identifié par tous ces travaux, sans exception, est le billet de banque.

Pourquoi le numérique change tout
Reprenons la difficulté de Wörgl : timbrer physiquement des millions de coupures est ingérable.
Sur un registre numérique, l'opération est triviale. Appliquer une décote périodique à un solde est, littéralement, une ligne de code exécutée une fois par mois sur une base de données. Pas de timbre, pas de tampon, pas de guichet. Aucun coût logistique. Aucune visibilité pour l'utilisateur au-delà de la ligne d'écriture sur son relevé.
Plus important encore : sur un registre unique tenu par l'émetteur, il n'y a aucune échappatoire technique. Le détenteur ne peut pas soustraire son solde à la règle, puisque la règle est appliquée au niveau du registre lui-même.
C'est là que le raisonnement rejoint le projet d'
euro numérique, et c'est là qu'il faut être rigoureux, parce que c'est le point sur lequel les opposants au projet se font le plus souvent démonter.
Ce que dit le texte actuel. La proposition de règlement, telle qu'issue des travaux du Parlement européen en juin et juillet 2026, exclut explicitement la
programmabilité de la monnaie : ni date de péremption, ni restriction d'usage attachée aux unités détenues. La BCE affirme de son côté que l'euro numérique ne sera pas rémunéré, ni positivement ni négativement, et le plafond de détention retenu pour la phase pilote, 3 000 euros, en fait un instrument de paiement du quotidien et non un support d'épargne. Affirmer aujourd'hui que « l'euro numérique sera une monnaie fondante » est donc factuellement faux, et quiconque l'écrit se disqualifie.
Ce que cela ne dit pas. Un paramètre inscrit dans un règlement européen se modifie par un autre règlement européen. Le plafond de détention lui-même en fournit la démonstration immédiate : il n'est pas fixé dans le texte, il est renvoyé à une décision de la BCE encadrée par des paramètres arrêtés par les colégislateurs, avec une révision prévue périodiquement. Autrement dit, le paramètre cardinal du dispositif est explicitement conçu pour être ajustable, à la hausse comme à la baisse, avant comme après le déploiement.
L'argument solide, le seul qui tienne devant un contradicteur informé, est donc celui-ci :
Construire une infrastructure de monnaie de banque centrale entièrement scripturale ne crée pas la monnaie fondante. Elle transforme une impossibilité pratique en simple décision administrative. Ce qui protège aujourd'hui contre la fonte monétaire n'est pas une garantie juridique, c'est une contrainte physique : le billet de banque, que personne ne peut décoter à distance. Une fois cette contrainte devenue marginale, seule subsiste la promesse, et une promesse se révise.

À cela s'ajoute la déclaration la plus citée du dossier, celle d'Agustín Carstens, alors directeur général de la Banque des règlements internationaux, lors d'un panel du FMI en octobre 2020. Comparant le billet à la monnaie numérique de banque centrale, il souligne que la différence essentielle tient à ce que la banque centrale disposera d'un contrôle absolu sur les règles régissant l'usage de cette monnaie, ainsi que de la technologie permettant de les faire appliquer. La phrase décrit une capacité, pas une intention. C'est exactement pour cela qu'elle est importante.

La Chine l'a déjà fait avec une monnaie numérique de banque centrale
Des distributions à fenêtre fermée. Le yuan numérique, ou e-CNY, a été mis en circulation auprès du public par tirage au sort, sous forme d'enveloppes rouges numériques. Shenzhen ouvre la série en octobre 2020 avec 50 000 enveloppes de 200 yuans. À Pékin, en juin 2021, les 200 yuans distribués n'étaient dépensables que du 11 au 20 juin, et seulement auprès d'environ 2 000 commerces désignés. Une somme non dépensée dans la fenêtre disparaissait. Ce n'est pas une fonte progressive, c'est une fonte instantanée et totale à l'échéance.
Un usage restreint par construction. Lors d'un test mené à
Chengdu, le e-CNY distribué était programmé pour n'être dépensable qu'en tickets de métro et de bus et en vélos en libre-service. La destination de l'argent était fixée à l'émission, pas au moment de l'achat.
Une capacité assumée officiellement. Le livre blanc publié par la Banque populaire de Chine en juillet 2021 confirme que le e-CNY est programmable par contrats intelligents permettant des paiements auto-exécutés selon des conditions définies à l'avance. En 2022, Mu Changchun, directeur de l'institut des monnaies numériques de la banque centrale, indiquait que ces contrats étaient déjà employés pour les subventions publiques, le marketing de détail et la gestion de fonds prépayés.
Et une ligne rouge tracée en interne. Le détail le plus important est celui-ci. Mu Changchun et Fan Yifei, vice-gouverneur de la banque centrale, avaient publiquement mis en garde en 2018 et 2019 contre les contrats intelligents dépassant la fonction monétaire, au motif qu'ils affaibliraient le
renminbi en lui ajoutant des fonctions sociales ou administratives. Mu ajoutait qu'une monnaie ainsi programmée risquait de se réduire à un simple bon d'achat.
La précaution qui rend l'argument solide. Il ne faut pas écrire que la Chine fait fondre l'épargne de ses citoyens : c'est faux, et un contradicteur le démontrera en une phrase. Dans tous les cas documentés, l'expiration porte sur une subvention distribuée par l'État, non sur l'argent que les gens ont gagné. Distribuer un bon périssable et décoter un solde détenu sont deux opérations différentes.
Ce que le cas chinois établit est ailleurs, et cela suffit largement. La capacité technique existe, elle tourne sur des centaines de millions de portefeuilles, et la frontière entre une monnaie et un bon d'achat conditionné n'est tenue par aucun obstacle matériel. Elle est tenue par une appréciation interne de la banque centrale émettrice, formulée par ses propres dirigeants, et révisable par eux. C'est exactement le statut de la garantie européenne d'aujourd'hui.

Ce qu'il faut retenir
  1. 1) La monnaie fondante est un dispositif documenté, théorisé par Silvio Gesell, testé à Wörgl en 1932-1933, et discuté par Keynes.
  2. 2) Elle n'a jamais été généralisée pour deux raisons : la lourdeur matérielle du timbrage, et la possibilité de fuir vers un autre support.
  3. 3) Depuis 2015, la même mécanique revient sous le nom de taux négatifs profonds, dans des documents de travail du FMI et de banques centrales qui identifient tous les espèces comme l'obstacle à lever.
  4. 4) La Chine des Song a fait circuler pendant deux siècles une monnaie de papier assortie d'une date de péremption et de frais de renouvellement, sans que cela protège en rien sa valeur.
  5. 5) La Chine contemporaine a distribué du yuan numérique expirant à date fixe et cantonné à certains usages. La capacité est en production, pas à l'étude.
  6. 6) Le règlement européen sur l'euro numérique interdit aujourd'hui la programmabilité et la rémunération. C'est vrai, et il faut le dire.
  7. Mais un paramètre réglementaire n'est pas une contrainte physique. La seule protection non révisable contre la fonte monétaire est l'existence d'un support que personne ne peut modifier à distance.
Défendre le cash, ce n'est pas refuser le numérique. C'est refuser que la monnaie devienne un objet dont les conditions de détention se règlent par paramétrage.
Sources