Cash extraordinaire : sept monnaies qui disent ce qu'est vraiment l'argent
République aethérienne, 50 aether. Le seul billet de cette page qui n'ait jamais existé.
Un billet imprimé à Washington pour une France qui n'existait plus. Des cartes à jouer signées à la plume pour payer des soldats. Une coupure de cent mille milliards. Des pierres de quinze tonnes qu'on ne déplace jamais. Ce dossier est plus léger que les autres, et pourtant c'est peut-être celui qui explique le mieux ce que nous sommes en train de décider.
Le billet drapeau : celui qui émet la monnaie décide qui gouverne
Février 1944. Le débarquement approche. Le gouvernement américain ne reconnaît pas le Comité français de libération nationale présidé par de Gaulle comme gouvernement légitime de la France. Il prend alors une décision qui n'a rien de logistique : il fait imprimer des francs.
Ces billets sortent des presses du Bureau of Engraving and Printing, l'organisme du Trésor américain qui fabrique les dollars. Même papier, même encre. Certains portent la mention « France », d'autres un drapeau tricolore au verso, d'où leur nom. Aucun ne mentionne d'institut d'émission. Le plan prévoyait que les Français échangent leurs anciens billets contre ceux-ci, opération qui aurait au passage éliminé les stocks accumulés par le marché noir.
De Gaulle comprend immédiatement ce qui se joue. Une monnaie émise par une puissance étrangère sur le sol national, c'est une administration étrangère qui s'installe. Le 27 juin 1944, à peine arrivé à la tête du Gouvernement provisoire, il en interdit la circulation et qualifie ces billets "de la fausse monnaie". Ils entraient d'ailleurs en concurrence avec les billets du Trésor imprimés à Londres, déjà en circulation en Corse libérée depuis octobre 1943.
Les Normands, eux, avaient trouvé leur propre parade. Ils se débarrassaient de ces billets le plus vite possible, notamment en payant leurs impôts avec : la perception de Bayeux encaissa 55 000 francs de billets drapeau sur 130 000 francs d'impôts collectés.
Ils circulèrent jusqu'à fin août 1944 et ne furent démonétisés qu'en 1947. Détail savoureux pour finir : lors du passage à l'euro, les billets portant la mention « France » restaient échangeables jusqu'au 1er janvier 2004. Ceux portant le drapeau, eux, n'avaient plus cours depuis le 15 juin 1945.
Ce que cela enseigne. Le pouvoir d'émettre la monnaie n'est pas une compétence technique. C'est un attribut de souveraineté, et tout le monde le sait dès qu'il est en jeu. De Gaulle a tranché en quarante-huit heures.
Le billet drapeau : celui qui émet la monnaie décide qui gouverne
Février 1944. Le débarquement approche. Le gouvernement américain ne reconnaît pas le Comité français de libération nationale présidé par de Gaulle comme gouvernement légitime de la France. Il prend alors une décision qui n'a rien de logistique : il fait imprimer des francs.
Ces billets sortent des presses du Bureau of Engraving and Printing, l'organisme du Trésor américain qui fabrique les dollars. Même papier, même encre. Certains portent la mention « France », d'autres un drapeau tricolore au verso, d'où leur nom. Aucun ne mentionne d'institut d'émission. Le plan prévoyait que les Français échangent leurs anciens billets contre ceux-ci, opération qui aurait au passage éliminé les stocks accumulés par le marché noir.
De Gaulle comprend immédiatement ce qui se joue. Une monnaie émise par une puissance étrangère sur le sol national, c'est une administration étrangère qui s'installe. Le 27 juin 1944, à peine arrivé à la tête du Gouvernement provisoire, il en interdit la circulation et qualifie ces billets "de la fausse monnaie". Ils entraient d'ailleurs en concurrence avec les billets du Trésor imprimés à Londres, déjà en circulation en Corse libérée depuis octobre 1943.
Les Normands, eux, avaient trouvé leur propre parade. Ils se débarrassaient de ces billets le plus vite possible, notamment en payant leurs impôts avec : la perception de Bayeux encaissa 55 000 francs de billets drapeau sur 130 000 francs d'impôts collectés.
Ils circulèrent jusqu'à fin août 1944 et ne furent démonétisés qu'en 1947. Détail savoureux pour finir : lors du passage à l'euro, les billets portant la mention « France » restaient échangeables jusqu'au 1er janvier 2004. Ceux portant le drapeau, eux, n'avaient plus cours depuis le 15 juin 1945.
Ce que cela enseigne. Le pouvoir d'émettre la monnaie n'est pas une compétence technique. C'est un attribut de souveraineté, et tout le monde le sait dès qu'il est en jeu. De Gaulle a tranché en quarante-huit heures.
La monnaie de cartes à jouer : improviser quand le bateau n'arrive pas
Québec, juin 1685. L'intendant de la Nouvelle-France, Jacques de Meulles, a un problème simple : il doit payer les soldats, et les caisses sont vides. Les pièces arrivent de France par bateau, une fois l'an, et le Saint-Laurent gèle l'hiver. Cette année-là, l'argent n'est pas venu.
Il n'y a pas d'imprimerie dans la colonie. Le papier est rare. Mais il y a des jeux de cartes, parce que les longues soirées d'hiver sont longues. De Meulles réquisitionne les cartes à jouer de la colonie, écrit un montant au dos de chacune, appose sa signature et son sceau de cire. Au dos de la dame de trèfle : bon pour la somme de quatre livres.
Les soldats acceptent. Les commerçants aussi. La monnaie circule.
C'est le premier papier-monnaie d'Amérique du Nord, et l'un des tout premiers au monde. Le dispositif était censé durer trois mois : les cartes furent rachetées et brûlées dès l'arrivée du navire. Mais l'argent manqua l'année suivante, et celle d'après. La monnaie de cartes dura jusqu'en 1719.
La suite est instructive. Les cartes furent contrefaites presque immédiatement. Aucun exemplaire de la période 1685-1714 ne nous est parvenu. Et en 1717, la France, au bord du gouffre financier après la mort de Louis XIV, ordonna une dévaluation de 50 % de la monnaie de cartes. Le gouverneur Vaudreuil et l'intendant Bégon protestèrent : les prix doubleraient, et tout débiteur devrait rembourser le double de ce qu'il devait.
Ce que cela enseigne. Une monnaie tient par l'acceptation, pas par la matière. Un rectangle de carton signé à la plume a fonctionné pendant trente-quatre ans. Et l'émetteur, si loin soit-il, garde toujours le pouvoir d'en modifier la valeur d'un trait de plume.
Aucun exemplaire des monnaies de carte originales n’a été retrouvé.
Les billets de nécessité : quand la France a fabriqué sa monnaie ville par ville
Ceci n'est pas une curiosité exotique. C'est arrivé chez nous, il y a un siècle, et cela a duré douze ans.
Août 1914. La guerre éclate, et les Français font ce que font toujours les gens en période de crise : ils cachent leur argent. Les pièces d'argent de 50 centimes, 1 et 2 francs disparaissent de la circulation. Très vite, il devient impossible de rendre la monnaie.
Le 16 août 1914, sous la pression des chambres de commerce, le ministère des Finances tolère l'émission de monnaies d'urgence. Le gouvernement autorise ensuite les chambres de commerce, les villes, les communes et certaines sociétés privées à émettre leurs propres coupures, par dérogation au privilège d'émission de la Banque de France.
Plus d'une centaine de chambres de commerce s'y mettent. Lille et Bordeaux dès la fin août 1914. Les valeurs faciales sont modestes, 50 centimes, 1 franc, 2 francs, parfois 5 ou 10. Leur usage est limité au ressort de l'émetteur : un billet de Nice ne vaut rien à Lyon.
Le retour à la normale sera long. En 1920, la chambre de commerce de Paris est autorisée à réaliser une émission massive destinée à unifier ce patchwork. Les billets de nécessité ne seront définitivement retirés que par la loi du 13 janvier 1926.
Et ce n'était pas la première fois. La France avait déjà connu les billets de confiance sous la Révolution, entre 1790 et 1793, les monnaies obsidionales lors des sièges d'Anvers et de Strasbourg sous Napoléon, et les bons de circulation pendant le siège de Paris en 1870.
Ce que cela enseigne. Quand la monnaie officielle vient à manquer, la société n'attend pas. Elle en fabrique une, en quelques semaines, avec ce qu'elle a sous la main. Cette capacité d'improvisation suppose toutefois un support que l'on peut produire localement. On n'improvise pas une infrastructure de registre centralisé dans une mairie de sous-préfecture.
Québec, juin 1685. L'intendant de la Nouvelle-France, Jacques de Meulles, a un problème simple : il doit payer les soldats, et les caisses sont vides. Les pièces arrivent de France par bateau, une fois l'an, et le Saint-Laurent gèle l'hiver. Cette année-là, l'argent n'est pas venu.
Il n'y a pas d'imprimerie dans la colonie. Le papier est rare. Mais il y a des jeux de cartes, parce que les longues soirées d'hiver sont longues. De Meulles réquisitionne les cartes à jouer de la colonie, écrit un montant au dos de chacune, appose sa signature et son sceau de cire. Au dos de la dame de trèfle : bon pour la somme de quatre livres.
Les soldats acceptent. Les commerçants aussi. La monnaie circule.
C'est le premier papier-monnaie d'Amérique du Nord, et l'un des tout premiers au monde. Le dispositif était censé durer trois mois : les cartes furent rachetées et brûlées dès l'arrivée du navire. Mais l'argent manqua l'année suivante, et celle d'après. La monnaie de cartes dura jusqu'en 1719.
La suite est instructive. Les cartes furent contrefaites presque immédiatement. Aucun exemplaire de la période 1685-1714 ne nous est parvenu. Et en 1717, la France, au bord du gouffre financier après la mort de Louis XIV, ordonna une dévaluation de 50 % de la monnaie de cartes. Le gouverneur Vaudreuil et l'intendant Bégon protestèrent : les prix doubleraient, et tout débiteur devrait rembourser le double de ce qu'il devait.
Ce que cela enseigne. Une monnaie tient par l'acceptation, pas par la matière. Un rectangle de carton signé à la plume a fonctionné pendant trente-quatre ans. Et l'émetteur, si loin soit-il, garde toujours le pouvoir d'en modifier la valeur d'un trait de plume.
Aucun exemplaire des monnaies de carte originales n’a été retrouvé.
Les billets de nécessité : quand la France a fabriqué sa monnaie ville par ville
Ceci n'est pas une curiosité exotique. C'est arrivé chez nous, il y a un siècle, et cela a duré douze ans.
Août 1914. La guerre éclate, et les Français font ce que font toujours les gens en période de crise : ils cachent leur argent. Les pièces d'argent de 50 centimes, 1 et 2 francs disparaissent de la circulation. Très vite, il devient impossible de rendre la monnaie.
Le 16 août 1914, sous la pression des chambres de commerce, le ministère des Finances tolère l'émission de monnaies d'urgence. Le gouvernement autorise ensuite les chambres de commerce, les villes, les communes et certaines sociétés privées à émettre leurs propres coupures, par dérogation au privilège d'émission de la Banque de France.
Plus d'une centaine de chambres de commerce s'y mettent. Lille et Bordeaux dès la fin août 1914. Les valeurs faciales sont modestes, 50 centimes, 1 franc, 2 francs, parfois 5 ou 10. Leur usage est limité au ressort de l'émetteur : un billet de Nice ne vaut rien à Lyon.
Le retour à la normale sera long. En 1920, la chambre de commerce de Paris est autorisée à réaliser une émission massive destinée à unifier ce patchwork. Les billets de nécessité ne seront définitivement retirés que par la loi du 13 janvier 1926.
Et ce n'était pas la première fois. La France avait déjà connu les billets de confiance sous la Révolution, entre 1790 et 1793, les monnaies obsidionales lors des sièges d'Anvers et de Strasbourg sous Napoléon, et les bons de circulation pendant le siège de Paris en 1870.
Ce que cela enseigne. Quand la monnaie officielle vient à manquer, la société n'attend pas. Elle en fabrique une, en quelques semaines, avec ce qu'elle a sous la main. Cette capacité d'improvisation suppose toutefois un support que l'on peut produire localement. On n'improvise pas une infrastructure de registre centralisé dans une mairie de sous-préfecture.
Le Zimbabwe : la fonte monétaire en grandeur nature
En juillet 2008, l'inflation annuelle du Zimbabwe atteint 231 150 889 %. Un bien qui valait un dollar en juillet 2007 en vaut 2 311 510 un an plus tard. En novembre 2008, les prix doublent toutes les vingt-cinq heures environ.
La banque centrale court derrière, en ajoutant des zéros. En janvier 2009, elle met en circulation le billet le plus célèbre du monde : cent mille milliards de dollars zimbabwéens. Soit 10 puissance 14. Il valait alors environ 30 dollars américains.
L'histoire se termine en 2015, lors de l'abandon définitif de la monnaie nationale : les détenteurs de comptes peuvent échanger jusqu'à 175 quadrillions de dollars zimbabwéens contre 5 dollars américains. Il fallait 35 millions de milliards de dollars zimbabwéens pour obtenir un dollar. Trente-cinq ans plus tôt, les deux monnaies étaient à parité.
Ce billet est aujourd'hui un objet de collection vendu quelques dizaines d'euros, ce qui constitue une ironie parfaite : il vaut infiniment plus comme souvenir que comme monnaie.
Ce que cela enseigne. La destruction de valeur monétaire n'est pas une hypothèse théorique, et elle ne demande aucune technologie. Mais notez la mécanique : avec du papier, elle est visible et laborieuse. Il faut graver de nouvelles planches, imprimer, distribuer, compter les zéros. Chaque étape est un aveu public. Sur un registre numérique, la même opération est une écriture comptable que personne ne voit passer.
En juillet 2008, l'inflation annuelle du Zimbabwe atteint 231 150 889 %. Un bien qui valait un dollar en juillet 2007 en vaut 2 311 510 un an plus tard. En novembre 2008, les prix doublent toutes les vingt-cinq heures environ.
La banque centrale court derrière, en ajoutant des zéros. En janvier 2009, elle met en circulation le billet le plus célèbre du monde : cent mille milliards de dollars zimbabwéens. Soit 10 puissance 14. Il valait alors environ 30 dollars américains.
L'histoire se termine en 2015, lors de l'abandon définitif de la monnaie nationale : les détenteurs de comptes peuvent échanger jusqu'à 175 quadrillions de dollars zimbabwéens contre 5 dollars américains. Il fallait 35 millions de milliards de dollars zimbabwéens pour obtenir un dollar. Trente-cinq ans plus tôt, les deux monnaies étaient à parité.
Ce billet est aujourd'hui un objet de collection vendu quelques dizaines d'euros, ce qui constitue une ironie parfaite : il vaut infiniment plus comme souvenir que comme monnaie.
Ce que cela enseigne. La destruction de valeur monétaire n'est pas une hypothèse théorique, et elle ne demande aucune technologie. Mais notez la mécanique : avec du papier, elle est visible et laborieuse. Il faut graver de nouvelles planches, imprimer, distribuer, compter les zéros. Chaque étape est un aveu public. Sur un registre numérique, la même opération est une écriture comptable que personne ne voit passer.
Le pengő hongrois : le record absolu, et il ne sera pas battu
Le Zimbabwe détient le record du billet comportant le plus de zéros. Il ne détient pas le record de la coupure la plus élevée.
Hongrie, 1946. C'est l'hyperinflation la plus violente jamais mesurée : les prix doublent toutes les quinze heures. Le système monétaire finit par empiler les préfixes, le milpengő valant un million de pengő, le b.-pengő un billion.
La plus grosse coupure jamais imprimée fut le billet d'un milliard de b.-pengő, soit 10 puissance 21 pengő. Un 1 suivi de vingt et un zéros. Il ne fut jamais mis en circulation, mais il est largement reconnu comme la plus grosse coupure jamais garantie par un État.
Ce que cela enseigne. Il existe un point où la monnaie cesse d'être une unité de compte pour devenir un objet absurde. Le plus frappant est que l'État a continué d'imprimer, et de garantir, jusqu'au bout.
Le Zimbabwe détient le record du billet comportant le plus de zéros. Il ne détient pas le record de la coupure la plus élevée.
Hongrie, 1946. C'est l'hyperinflation la plus violente jamais mesurée : les prix doublent toutes les quinze heures. Le système monétaire finit par empiler les préfixes, le milpengő valant un million de pengő, le b.-pengő un billion.
La plus grosse coupure jamais imprimée fut le billet d'un milliard de b.-pengő, soit 10 puissance 21 pengő. Un 1 suivi de vingt et un zéros. Il ne fut jamais mis en circulation, mais il est largement reconnu comme la plus grosse coupure jamais garantie par un État.
Ce que cela enseigne. Il existe un point où la monnaie cesse d'être une unité de compte pour devenir un objet absurde. Le plus frappant est que l'État a continué d'imprimer, et de garantir, jusqu'au bout.
Les pierres de Yap : le registre avant le registre
Le cas le plus étrange est aussi le plus pertinent pour notre débat.
Sur les îles Yap, en Micronésie, la monnaie traditionnelle s'appelle le rai. Ce sont des disques de calcite et d'aragonite percés en leur centre, de quatre centimètres à quatre mètres de diamètre, pesant jusqu'à quinze tonnes. L'aragonite ne se trouve pas à Yap : elle est extraite aux Palaos, à quelque 400 kilomètres, taillée sur place, puis ramenée en canoë ou sur radeau, au terme d'un voyage d'au moins cinq jours en haute mer. La valeur d'une pierre tient à sa beauté, à sa rareté, et à l'histoire du voyage qui l'a rapportée, y compris au nombre de vies qu'il a coûtées.
Voici le point décisif. Les pierres les plus lourdes ne sont jamais déplacées. Elles restent où elles sont, souvent au bord d'un chemin. Quand une pierre change de propriétaire, rien ne bouge physiquement : la communauté sait simplement que la pierre appartient désormais à quelqu'un d'autre. Le vol est rare, parce que tout le monde connaît le propriétaire de chaque pierre, et parce qu'on ne subtilise pas discrètement six tonnes de calcaire.
On en comptait environ 6 600 sur les îles en 1965. Plus aucune n'a été taillée depuis 1931. Les dollars américains ont pris le relais pour le quotidien, mais l'achat d'une maison, d'un terrain ou le règlement d'une indemnité se font encore aujourd'hui en pierres.
Ce que cela enseigne. Le rai n'est pas une monnaie au porteur. C'est un registre, tenu dans la mémoire collective d'une communauté. La propriété n'est pas attachée à l'objet, elle est attachée à ce que tout le monde sait.
Et c'est exactement la distinction qui structure notre époque. Un billet est un instrument au porteur : celui qui l'a le possède, sans que personne ait à le savoir. Un compte, un stablecoin, une monnaie numérique de banque centrale sont des registres : vous possédez ce que le registre dit que vous possédez.
Les habitants de Yap ont inventé le registre distribué avant l'informatique. Il fonctionnait parce que la communauté était petite, que chacun connaissait chacun, et que le registre n'appartenait à personne en particulier. Retirez l'une de ces trois conditions, et la nature de l'objet change complètement.
Le billet de cent mille dollars qui n'a jamais vu un guichet
Une curiosité pour finir, et elle n'est pas gratuite.
En 1934, le Trésor américain fit imprimer des certificats d'or de 100 000 dollars, à l'effigie de Woodrow Wilson. Ils furent produits après l'abandon de l'étalon-or et la confiscation obligatoire de l'or ordonnée par Franklin Roosevelt en mars 1933. Quarante-deux mille exemplaires sortirent des presses. Ils ne servirent qu'aux transferts entre banques fédérales de réserve et ne circulèrent jamais dans le public. Tous furent détruits, à l'exception de sept, aujourd'hui dans des musées.
Ce que cela enseigne. Il existe depuis toujours une monnaie réservée aux institutions et une monnaie du quotidien, et elles n'obéissent pas aux mêmes règles. C'est précisément la distinction que l'on retrouve aujourd'hui entre les projets de monnaie numérique de gros, destinés aux banques, et les projets de détail destinés à vous.
Ce que ces sept objets ont en commun
Trois constats, et un seul enseignement.
La monnaie apparaît quand le système normal cède. Guerre, occupation, siège, blocus des glaces, effondrement des prix : six de ces sept monnaies sont nées d'une défaillance. Les sociétés ne restent jamais sans moyen d'échange. Elles en fabriquent un, vite, avec ce qu'elles ont.
Mais cette improvisation suppose un support improvisable. Un carton, une carte à jouer, un bon de chambre de commerce, une pierre. Chacun de ces objets a pu être produit localement, par des gens qui n'avaient ni électricité, ni réseau, ni autorisation d'une autorité centrale. C'est la propriété qu'aucune monnaie de registre ne possède, et qu'aucune ne possédera jamais.
Et la valeur a toujours pu être détruite, mais jamais silencieusement. Le roi de France a dévalué la monnaie de cartes de moitié en 1717, la Hongrie a imprimé jusqu'à vingt et un zéros, le Zimbabwe a fini à 35 millions de milliards pour un dollar. À chaque fois, la destruction était visible, matérielle, humiliante pour celui qui l'ordonnait. Il fallait de nouvelles planches, de nouvelles presses, de nouveaux billets. Personne n'a jamais pu faire fondre une monnaie de papier sans que tout le monde le voie.
Voilà, au fond, la seule question que pose ce site.
Nous ne discutons pas de savoir si la monnaie doit être moderne. Elle l'a toujours été, et une carte à jouer signée à la plume était une innovation aussi radicale que ne le sera jamais un portefeuille numérique.
Nous discutons de savoir s'il doit rester, dans le monde, un objet qui vaut par lui-même plutôt que par ce qu'un registre affirme à son sujet. Toutes les monnaies de cette page en étaient un, sauf une. Et la seule qui n'en était pas un, la pierre de Yap, ne fonctionnait que parce que le registre appartenait à tout le monde et à personne.
Sources
Le cas le plus étrange est aussi le plus pertinent pour notre débat.
Sur les îles Yap, en Micronésie, la monnaie traditionnelle s'appelle le rai. Ce sont des disques de calcite et d'aragonite percés en leur centre, de quatre centimètres à quatre mètres de diamètre, pesant jusqu'à quinze tonnes. L'aragonite ne se trouve pas à Yap : elle est extraite aux Palaos, à quelque 400 kilomètres, taillée sur place, puis ramenée en canoë ou sur radeau, au terme d'un voyage d'au moins cinq jours en haute mer. La valeur d'une pierre tient à sa beauté, à sa rareté, et à l'histoire du voyage qui l'a rapportée, y compris au nombre de vies qu'il a coûtées.
Voici le point décisif. Les pierres les plus lourdes ne sont jamais déplacées. Elles restent où elles sont, souvent au bord d'un chemin. Quand une pierre change de propriétaire, rien ne bouge physiquement : la communauté sait simplement que la pierre appartient désormais à quelqu'un d'autre. Le vol est rare, parce que tout le monde connaît le propriétaire de chaque pierre, et parce qu'on ne subtilise pas discrètement six tonnes de calcaire.
On en comptait environ 6 600 sur les îles en 1965. Plus aucune n'a été taillée depuis 1931. Les dollars américains ont pris le relais pour le quotidien, mais l'achat d'une maison, d'un terrain ou le règlement d'une indemnité se font encore aujourd'hui en pierres.
Ce que cela enseigne. Le rai n'est pas une monnaie au porteur. C'est un registre, tenu dans la mémoire collective d'une communauté. La propriété n'est pas attachée à l'objet, elle est attachée à ce que tout le monde sait.
Et c'est exactement la distinction qui structure notre époque. Un billet est un instrument au porteur : celui qui l'a le possède, sans que personne ait à le savoir. Un compte, un stablecoin, une monnaie numérique de banque centrale sont des registres : vous possédez ce que le registre dit que vous possédez.
Les habitants de Yap ont inventé le registre distribué avant l'informatique. Il fonctionnait parce que la communauté était petite, que chacun connaissait chacun, et que le registre n'appartenait à personne en particulier. Retirez l'une de ces trois conditions, et la nature de l'objet change complètement.
Le billet de cent mille dollars qui n'a jamais vu un guichet
Une curiosité pour finir, et elle n'est pas gratuite.
En 1934, le Trésor américain fit imprimer des certificats d'or de 100 000 dollars, à l'effigie de Woodrow Wilson. Ils furent produits après l'abandon de l'étalon-or et la confiscation obligatoire de l'or ordonnée par Franklin Roosevelt en mars 1933. Quarante-deux mille exemplaires sortirent des presses. Ils ne servirent qu'aux transferts entre banques fédérales de réserve et ne circulèrent jamais dans le public. Tous furent détruits, à l'exception de sept, aujourd'hui dans des musées.
Ce que cela enseigne. Il existe depuis toujours une monnaie réservée aux institutions et une monnaie du quotidien, et elles n'obéissent pas aux mêmes règles. C'est précisément la distinction que l'on retrouve aujourd'hui entre les projets de monnaie numérique de gros, destinés aux banques, et les projets de détail destinés à vous.
Ce que ces sept objets ont en commun
Trois constats, et un seul enseignement.
La monnaie apparaît quand le système normal cède. Guerre, occupation, siège, blocus des glaces, effondrement des prix : six de ces sept monnaies sont nées d'une défaillance. Les sociétés ne restent jamais sans moyen d'échange. Elles en fabriquent un, vite, avec ce qu'elles ont.
Mais cette improvisation suppose un support improvisable. Un carton, une carte à jouer, un bon de chambre de commerce, une pierre. Chacun de ces objets a pu être produit localement, par des gens qui n'avaient ni électricité, ni réseau, ni autorisation d'une autorité centrale. C'est la propriété qu'aucune monnaie de registre ne possède, et qu'aucune ne possédera jamais.
Et la valeur a toujours pu être détruite, mais jamais silencieusement. Le roi de France a dévalué la monnaie de cartes de moitié en 1717, la Hongrie a imprimé jusqu'à vingt et un zéros, le Zimbabwe a fini à 35 millions de milliards pour un dollar. À chaque fois, la destruction était visible, matérielle, humiliante pour celui qui l'ordonnait. Il fallait de nouvelles planches, de nouvelles presses, de nouveaux billets. Personne n'a jamais pu faire fondre une monnaie de papier sans que tout le monde le voie.
Voilà, au fond, la seule question que pose ce site.
Nous ne discutons pas de savoir si la monnaie doit être moderne. Elle l'a toujours été, et une carte à jouer signée à la plume était une innovation aussi radicale que ne le sera jamais un portefeuille numérique.
Nous discutons de savoir s'il doit rester, dans le monde, un objet qui vaut par lui-même plutôt que par ce qu'un registre affirme à son sujet. Toutes les monnaies de cette page en étaient un, sauf une. Et la seule qui n'en était pas un, la pierre de Yap, ne fonctionnait que parce que le registre appartenait à tout le monde et à personne.
Sources
- Billet drapeau, fabrication par le Bureau of Engraving and Printing et interdiction du 27 juin 1944
- La Maison du collectionneur, mentions figurant sur le billet, encre et papier des dollars, démonétisation et échange lors du passage à l'euro
- Musée de la Résistance de Limoges, objectif d'élimination des stocks du marché noir
- Franc français, billets du Trésor imprimés à Londres et circulant en Corse dès octobre 1943
- Monnaie de carte de la Nouvelle-France, émission de juin 1685 par Jacques de Meulles
- Banque du Canada, mécanisme de la monnaie de cartes et acceptation par les soldats
- Citéco, billets de nécessité français pendant la guerre de 1914-1918 et retrait par la loi du 13 janvier 1926
- Monnaie de nécessité, précédents révolutionnaires, obsidionaux et bons de circulation de 1870
- Tolérance du ministère des Finances du 16 août 1914 et thésaurisation des pièces d'argent
- Économie Matin, taux d'inflation zimbabwéens et doublement des prix toutes les vingt-cinq heures
- Hyperinflation au Zimbabwe, mise en circulation du billet de cent mille milliards en janvier 2009
- Taux d'échange final de 2015 et record du nombre de zéros
- Numista, billet d'un milliard de b.-pengő, soit 10 puissance 21, jamais mis en circulation
- Monnaie de pierre de Yap, dimensions, extraction aux Palaos et transport
- Musée de la Banque nationale de Belgique, immobilité des pierres, contrôle social et usage actuel
- Citéco, organisation des expéditions vers les Palaos et répartition par le chef de village
- Certificats d'or de 100 000 dollars de 1934, 42 000 exemplaires imprimés et sept conservés
République aethérienne, 50 aether. Le seul billet de cette page qui n'ait jamais existé.